En 2025, peu de films auront marqué les spectateurs avec autant de force que Sirāt, réalisé par Óliver Laxe. Présenté au Festival de Cannes, le film s’est immédiatement imposé comme une œuvre unique : ni narrative, ni purement contemplative, mais profondément sensorielle.
À travers l’histoire d’un père et de son fils traversant le désert à la recherche d’une jeune femme disparue, Sirāt devient rapidement autre chose qu’un simple récit. C’est une traversée physique, mentale et presque spirituelle.
La grande force du film réside dans sa mise en scène. Le désert n’est pas un décor : il devient une épreuve. Les personnages avancent, s’épuisent, se perdent, et le spectateur vit cette fatigue avec eux.
Rarement un film aura provoqué une réaction aussi physique chez moi. Pendant près de deux heures, Sirāt coupe littéralement le souffle. La tension sonore, la durée des plans, créent une sensation d’oppression continue : on ne regarde pas simplement le film, on le subit presque corporellement. On en sort avec une impression inhabituelle : celle d’avoir mal physiquement, comme après un long effort. Peu d’œuvres contemporaines osent pousser l’immersion aussi loin. Sans discours explicite, le film capte une inquiétude générale : perte de repères, besoin d’évasion, recherche de sens dans un monde instable… le lien avec Gaza est immédiat. La musique électronique, la fête et le désert deviennent les symboles d’une génération cherchant une forme de transcendance et d’évasion dans un monde en ruine.
Paradoxalement, la force du film est aussi sa principale limite. Sirāt repose largement sur la surprise et sur la manière dont il choque, déstabilise et prend le spectateur à contre-pied. Une grande partie de sa puissance vient de l’inconnu : on avance sans repères, sans comprendre où le film nous emmène, jusqu’à des moments qui frappent avec une violence inattendue. De ce fait, le revoir en connaissant déjà ses ruptures et ses intentions peut rendre l’expérience moins intense. Une fois que l’on possède les clés du film, une partie du vertige disparaît. Là où la première vision est une traversée aveugle, la seconde devient plus analytique, presque distante. Cela ne diminue pas sa qualité — au contraire, cela souligne à quel point le film est construit autour du choc émotionnel et de la découverte. Mais contrairement à certains films que l’on revisite pour le plaisir narratif, Sirāt semble conçu avant tout pour une expérience initiale unique. Ce n’est pas un film « agréable ». C’est un film qui frappe, surprend et laisse une empreinte durable. Et parfois, une seule traversée suffit pour qu’il accomplisse pleinement son effet.
Les grands films ne sont pas toujours ceux que l’on regarde le plus souvent, mais ceux qui nous transforment. Sirāt appartient à cette catégorie rare : celle des œuvres qui laissent une trace durable, presque physique dans la mémoire du spectateur. Il rappelle que le cinéma peut surprendre, déranger et provoquer une réaction corporelle réelle — chose devenue rare dans une industrie souvent dominée par des formats prévisibles. J’ai récemment revu Elephant Man, un film qui a marqué mon enfance. Plus jeune, j’avais été bouleversé par une violence qui me semblait immense. En le redécouvrant aujourd’hui, cette violence m’a paru presque dérisoire, non pas parce que le film avait perdu sa qualité, mais parce que j’en connaissais déjà les émotions, les moments clés, l’impact. Le choc initial avait disparu, emportant avec lui une partie du souvenir du film tel que je l’avais vécu. Sirāt pourrait suivre le même chemin. Sa puissance repose sur une expérience immédiate, sur l’inattendu et sur la manière dont il saisit le spectateur sans prévenir. Peut-être qu’avec le temps, ou lors d’un second visionnage, cette secousse sera moins brutale. C’est précisément ce qui définit les œuvres marquantes : elles existent d’abord comme une rencontre unique entre un film et un moment dans les salles obscures.
Et c’est pour cela que, malgré cette fragilité liée à la surprise, Sirāt reste le film le plus important de 2025 : parce qu’il ne se contente pas d’être vu — il est vécu.
ROMANN MAGNIN