Bad Bunny – DeBÍ TiRAR MáS FOToS

Publiée le 27 January 2026
Bad Bunny – DeBÍ TiRAR MáS FOToS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un instant reste gravé dans la mémoire d’un individu lorsqu’il contient une charge émotionnelle suffisamment puissante pour susciter de la nostalgie, mais il arrive que le plus traître des compagnons de voyage, le temps, en fasse son affaire personnelle. Pour contrecarrer ses desseins, nous brandissons notre appareil photo et figeons, dans son infinité, des sourires, des portraits, des animaux et des paysages. Pour bien démarrer cette nouvelle année 2026, permettez-moi d’être votre chauffeur, je vous demanderai de bien vouloir mettre votre ceinture et de bien regarder les rétroviseurs pour vous souvenir du chemin que vous avez parcouru. Nous partons pour Puerto Rico accompagné de l’album qui a marqué le monde depuis le 5 janvier 2025 : DeBÍ TiRAR MáS FOToS de Bad Bunny.

La musique hispanophone n’étant pas la plus populaire en France, laissez-moi vous présenter rapidement notre artiste. Aussi appelé par son vrai prénom Benito par ses aficionados, Bad Bunny s’impose très rapidement depuis 2016 comme l’un des plus grands chanteurs de reggeaton et de dembow que notre planète ait porté. Multipliant les records d’écoutes et de certifications avec sa musique, le magazine américain Forbes le surnomme « El Rey del Pop » après la sortie de Un verano sin ti en 2023. Bien que ce surnom soit plus que valorisant pour l’artiste, je pense qu’il ne le qualifie pas correctement, l’« anti-popstar » lui conviendrait beaucoup plus, je m’explique.

Deux chaises monoblocs sur la couverture de l’album ont suffi pour provoquer un élan de nostalgie dans tous les foyers du monde qui se sont déjà assis dedans. Accompagnant les discussions estivales tardives ou même les célébrations les plus joyeuses, ces chaises au faible coût s’adressent à tous les peuples dont les pays souffrent silencieusement.

 

Benito dénonce, à travers le court-métrage accompagnant son œuvre (dont le protagoniste est incarné par Jacobo Morales, acteur et réalisateur portoricain) l’américanisation et la gentrification du Puerto Rico dans lequel il a vécu toute sa vie mais également la mise en danger de la biodiversité locale avec la personnification du crapaud Concho présent dans le court-métrage et dans les canvas Spotify de l’album. Ce crapaud Concho, devenu symbole de résistance portoricaine, se voit lutter d’abord contre le changement climatique, mais aussi contre l’importation massive, depuis le XXe siècle, du crapaud commun de Suriname qui sert à protéger les exploitations de canne à sucre mais qui est très envahissant et beaucoup moins discret que notre cher Sapo Concho.

L’amour est un sujet récurrent dans le projet. L’artiste s’exerce à la salsa avec la composition des jeunes adultes de la Escuela Libre de Música Ernesto Ramos Antonini dans BAILE INoLVIDABLE et raconte sa relation avec une femme qu’il ne veut pas effacer de sa mémoire tant elle lui a appris à danser, à aimer, à grandir en tant qu’homme. Certains affirment que le morceau est une déclaration d’amour à son territoire qui l’a vu prendre de l’âge. Le morceau TURiSTA raconte les aventures rapides et superficielles que vit l’artiste, qui n’ont pas le temps de fleurir et de s’approfondir correctement, à la manière d’un touriste qui visite un pays pour ses paysages et ses divertissements sans se pencher sur les plaies qui attendent d’être soignées. BOKeTE compare, implicitement, une relation qu’il considère comme un obstacle aux routes terriblement entretenues par le gouvernement portoricain, qui empêche une circulation fluide.

À l’aube d’un halftime show du Superbowl 2026 qui sera diffusé partout dans le monde et surtout aux États-Unis, l’artiste explicite également ses positions contre le gouvernement américain de Donald Trump et ses politiques migratoires questionnables. Ses concerts refusent catégoriquement d’être programmé aux États-Unis pour éviter la présence de la police chargée de l’immigration (ICE) à la sortie des salles et ainsi protéger ses auditeurs d’un contrôle voire d’une expulsion du territoire.

« Ce pays n’est rien sans les immigrants. »

dit la voix reproduite par IA du président américain dans le clip de NUEVAYoL, sorti le jour de la déclaration de l’indépendance américaine.

Bad Bunny retrace à travers cet album la vie de plus de 3 millions de portoricains et même de la quasi-entièreté de l’Amérique Latine. Plus qu’un hommage, DeBÍ TiRAR MáS FOToS, est une lettre d’amour à ces personnes qui ont dû quitter leurs terres en quête d’un avenir stable et meilleur en faisant face au racisme systémique d’une société de moins en moins tolérante, à ces personnes qui, au contraire, ont dû rester pour empêcher la capitalisation, si ce n’est l’effacement, de leur culture face aux puissances mondiales dominantes, le tout en vivant dans des conditions défavorables. L’anti-popstar rappelle aux siens l’importance de vivre le moment présent, d’aimer ses proches le plus possible tant qu’ils sont là, de faire battre son cœur à l’unisson au rythme du reggeaton, du dembow, de la salsa, de s’unir autour de ces danses, de résister et d’afficher, peu importe ce que l’on vit, un sourire qui mériterait plus souvent d’être pris en photo.

« Mientras uno está vivo, uno debe amar lo más que pueda » – Jacobo Morales

Anushan Ramesh

200