Anamaria Vartolomei s’est rendu au contact des étudiants au sein de l’école ESIS au campus de Paris.
Si elle affiche aujourd’hui, à seulement 26 ans, une carrière étincelante et qu’elle a le charisme d’une star, Anamaria Vartolomei ne se destinait pas, loin s’en faut, à devenir actrice. Née en Roumanie, elle débarque en France à l’âge de 6 ans et s’installe à Pantin sans connaître un mot de français. Après avoir découvert le théâtre à l’école, elle passe le casting de My Little Princess (2011) d’Eva Ionesco et décroche son premier rôle, parmi 500 candidates, aux côtés d’Isabelle Huppert ! En se retrouvant soudain plongée dans un milieu qu’elle ne connaît pas, elle prend conscience que sa culture cinématographique est assez limitée : « Quand j’ai commencé, j’avais 10 ans, et personne ne faisait de cinéma autour de moi », dit-elle. « J’ai découvert ce milieu au fur et à mesure des tournages, des rencontres, et je souffrais, au départ, d’un manque de culture. J’allais au cinéma avec mes parents, mais nous allions voir ce qui sortait en salles, pas des vieux films, et eux étaient plutôt branchés cinéma roumain. Je me suis donc forgé ma culture seule, notamment à travers des rétrospectives. Finalement, ne pas venir de ce milieu a été une force, car cela a développé ma curiosité. »
La jeune actrice intègre ensuite le cours Florent, puis l’école d’art dramatique Les Enfants Terribles. Mais les cours ne la passionnent pas et elle préfère se confronter à l’expérience concrète du tournage. Elle enchaîne alors les petits rôles sous la direction de Riad Sattouf (Jacky au royaume des filles, 2014), Frédéric Beigbeder (L’Idéal, 2016), ou Marc Dugain (L’Échange des princesses, 2017) avant d’être remarquée par Audrey Diwan pour L’Événement en 2021. Elle y interprète une jeune fille qui, dans les années 60, décide d’avorter pour poursuivre ses études. « C’est un film nécessaire qui ose regarder droit dans les yeux l’avortement clandestin », confie Anamaria. « J’ai ressenti une énorme colère face à l’histoire d’Anne [la protagoniste] que vivent encore aujourd’hui de nombreuses jeunes filles dans certains pays et États où l’avortement est interdit. » Pour plusieurs scènes délicates – et en particulier celle de l’avortement –, l’actrice et la réalisatrice ont noué une étroite collaboration. « Durant le confinement, Audrey m’appelait chaque jour pour me conseiller des livres et des films. Puis on a peaufiné mon personnage sur le plateau, c’était une chorégraphie à trouver. » Le film décroche le Lion d’or à la Mostra de Venise et la jeune actrice le César de la révélation féminine.
Après L’Événement, Anamaria Vartolomei refuse plusieurs propositions qui ressemblent étrangement au rôle d’Anne dans le film d’Audrey Diwan. Car ce qui l’intéresse, justement, c’est de changer de registre. Ce qu’elle fait avec L’Empire (2023) de Bruno Dumont, à mi-chemin entre science-fiction décalée et réalisme social, où elle interprète une extraterrestre ! « J’ai refusé beaucoup de projets après L’Événement car je voulais prendre mon temps et je trouvais qu’on me proposait trop souvent les mêmes choses. J’ai un peu l’impression qu’en France, quand on fait un drame, on ne te propose plus que cela après. C’est pareil si tu fais de la comédie. Donc je me suis retrouvé avec beaucoup de scénarios évoquant le sujet de l’avortement mais j’avais envie que les gens comprennent que je voulais faire autre chose. J’ai attendu jusqu’à ce que Bruno Dumont, tel un sauveur, me propose quelque chose de vraiment spécial. » Elle reconnaît pourtant qu’elle ne connaissait rien à son cinéma : « Je n’avais jamais vu ses films et je n’ai rien compris à son scénario », dit-elle en riant. « J’y suis allée parce qu’il me faisait marrer. Il est à la fois perché et bienveillant. Le cinéma, pour lui, c’est vraiment de la création, la fabrication d’un truc complètement décalé. »
En 2024, elle franchit encore une étape. Non seulement elle campe le rôle-titre de Maria de Jessica Palud, autour de l’actrice Maria Schneider, mais elle tourne dans Mickey 17 de Bong Joon-ho, ambitieuse production américaine. Qu’est-ce qui l’attirait chez Maria Schneider, comédienne au succès éphémère et brisée par une société patriarcale ? « Incarner une femme digne qui a marqué une époque en allant à l’encontre de ce qu’on attendait d’elle me porte car il s’agit de la lutte la plus concrète : braver les interdits et se dire ‘je mérite ma place dans la société’ telle que je suis, sans jamais trahir son identité. » Et que pouvait-elle rêver de mieux que le plateau du cinéaste coréen Bong Joon-ho pour se renouveler encore ? « Jamais je n’aurais pensé un jour travailler avec Bong Joon-ho », confie-t-elle. « Il faisait partie de cette liste de réalisateurs inaccessibles. J’avais un peu peur parce que ce n’était pas forcément mon territoire, du moins, ce n’était pas ma langue. C’est le premier tournage d’une telle envergure que j’ai fait avec un casting aussi international. Et en même temps, je me disais que si j’avais été prise, c’était pour une bonne raison. Parfois, il ne faut pas toujours essayer de comprendre le pourquoi ! »
Elle enchaîne avec une autre production de grande ampleur, Le Comte de Monte-Cristo (2024) d’Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte où elle campe la troublante Haydée. Elle en garde un souvenir merveilleux. « C’était un tournage joyeux, enjoué, presque festif. On était tous comme des enfants, au milieu de ces décors immenses et de ces costumes d’époque. J’ai vraiment eu l’impression que Matthieu et Alexandre [de La Patellière et Delaporte] s’étaient entourés de gens qui avaient le plaisir du jeu, de la création, et qui s’amusaient sincèrement à raconter cette histoire. » Un an plus tard, elle tourne dans sa première série, Merteuil, qui imagine un prologue aux événements des Liaisons dangereuses. L’occasion de refaire équipe avec Jessica Palud. « Nous avions scellé une sorte de pacte après Maria, qui stipulait qu’on se retrouverait pour un projet encore plus fort », reprend-elle. « Or, il y avait tant à explorer avec le personnage de Merteuil ! Nous voulions conserver le côté machiavélique et froid de la marquise, mais nous tenions aussi à ce qu’elle soit vulnérable et fragile dans l’intimité. J’avais évidemment en tête l’image de Glenn Close dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears, mais sa performance était tellement parfaite que j’ai préféré ne pas revoir le film. »
Après L’Intérêt d’Adam (2025) de Laura Wandel, où la comédienne renoue avec le naturalisme de L’Événement, elle sera à l’affiche de La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, l’une des productions les plus ambitieuses de cette année, et campera Juliette Gréco devant la caméra d’Anne Fontaine. On ne l’arrête plus…