SIRĀT – UNE EXPÉRIENCE DE CINÉMA

Publiée le 17 July 2026
SIRĀT – UNE EXPÉRIENCE DE CINÉMA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2025, peu de films auront marqué les spectateurs avec autant de force que Sirāt, réalisé par Óliver Laxe. Présenté au Festival de Cannes, le film s’est immédiatement imposé comme une œuvre unique : ni narrative, ni purement contemplative, mais profondément sensorielle.

À travers l’histoire d’un père et de son fils traversant le désert à la recherche d’une jeune femme disparue, Sirāt devient rapidement autre chose qu’un simple récit. C’est une traversée physique, mentale et presque spirituelle.

La grande force du film réside dans sa mise en scène. Le désert n’est pas un décor : il devient une épreuve. Les personnages avancent, s’épuisent, se perdent, et le spectateur vit cette fatigue avec eux.

Rarement un film aura provoqué une réaction aussi physique chez moi. Pendant près de deux heures, Sirāt coupe littéralement le souffle. La tension sonore, la durée des plans, créent une sensation d’oppression continue : on ne regarde pas simplement le film, on le subit presque corporellement. On en sort avec une impression inhabituelle : celle d’avoir mal physiquement, comme après un long effort. Peu d’œuvres contemporaines osent pousser l’immersion aussi loin. Sans discours explicite, le film capte une inquiétude générale : perte de repères, besoin d’évasion, recherche de sens dans un monde instable… le lien avec Gaza est immédiat. La musique électronique, la fête et le désert deviennent les symboles d’une génération cherchant une forme de transcendance et d’évasion dans un monde en ruine.

Paradoxalement, la force du film est aussi sa principale limite. Sirāt repose largement sur la surprise et sur la manière dont il choque, déstabilise et prend le spectateur à contre-pied. Une grande partie de sa puissance vient de l’inconnu : on avance sans repères, sans comprendre où le film nous emmène, jusqu’à des moments qui frappent avec une violence inattendue. De ce fait, le revoir en connaissant déjà ses ruptures et ses intentions peut rendre l’expérience moins intense. Une fois que l’on possède les clés du film, une partie du vertige disparaît. Là où la première vision est une traversée aveugle, la seconde devient plus analytique, presque distante. Cela ne diminue pas sa qualité — au contraire, cela souligne à quel point le film est construit autour du choc émotionnel et de la découverte. Mais contrairement à certains films que l’on revisite pour le plaisir narratif, Sirāt semble conçu avant tout pour une expérience initiale unique. Ce n’est pas un film « agréable ». C’est un film qui frappe, surprend et laisse une empreinte durable. Et parfois, une seule traversée suffit pour qu’il accomplisse pleinement son effet.

Les grands films ne sont pas toujours ceux que l’on regarde le plus souvent, mais ceux qui nous transforment. Sirāt appartient à cette catégorie rare : celle des œuvres qui laissent une trace durable, presque physique dans la mémoire du spectateur. Il rappelle que le cinéma peut surprendre, déranger et provoquer une réaction corporelle réelle — chose devenue rare dans une industrie souvent dominée par des formats prévisibles. J’ai récemment revu Elephant Man, un film qui a marqué mon enfance. Plus jeune, j’avais été bouleversé par une violence qui me semblait immense. En le redécouvrant aujourd’hui, cette violence m’a paru presque dérisoire, non pas parce que le film avait perdu sa qualité, mais parce que j’en connaissais déjà les émotions, les moments clés, l’impact. Le choc initial avait disparu, emportant avec lui une partie du souvenir du film tel que je l’avais vécu. Sirāt pourrait suivre le même chemin. Sa puissance repose sur une expérience immédiate, sur l’inattendu et sur la manière dont il saisit le spectateur sans prévenir. Peut-être qu’avec le temps, ou lors d’un second visionnage, cette secousse sera moins brutale. C’est précisément ce qui définit les œuvres marquantes : elles existent d’abord comme une rencontre unique entre un film et un moment dans les salles obscures.

Et c’est pour cela que, malgré cette fragilité liée à la surprise, Sirāt reste le film le plus important de 2025 : parce qu’il ne se contente pas d’être vu — il est vécu.

ROMANN MAGNIN

L’ESIS récompensée lors de la 10ᵉ édition du Concours Grand Angle

Publiée le 15 July 2026
L’ESIS récompensée lors de la 10ᵉ édition du Concours Grand Angle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ESIS s’est distinguée lors de la 10ᵉ édition du Concours Grand Angle, organisée par la Fondation MAIF. Ce concours de courts-métrages étudiants valorise chaque année la créativité audiovisuelle, la prévention et l’engagement des jeunes réalisateurs. 

À l’occasion de cette édition anniversaire, le court-métrage Speed Dating, réalisé par Yousra Bouchama, étudiante à l’ESIS, a remporté le 3ᵉ prix du Concours Grand Angle. 

Le Concours Grand Angle, un concours de courts-métrages engagé 

Organisé par la Fondation MAIF, le Concours Grand Angle invite les étudiants à imaginer et à réaliser un film court autour d’un sujet de prévention. 

L’objectif de ce concours audiovisuel est de sensibiliser le public à des enjeux de société grâce à des formats originaux, créatifs et accessibles. Les participants doivent ainsi mobiliser leurs compétences en écriture de scénario, en réalisation, en production audiovisuelle, en tournage et en postproduction. 

Pour les étudiants en cinéma et en audiovisuel, le Concours Grand Angle représente une véritable expérience professionnalisante. Ils travaillent à partir d’un brief précis et doivent concevoir un court-métrage capable de transmettre un message de prévention tout en proposant un univers artistique fort. 

Un court-métrage sur les risques liés aux batteries lithium-ion 

Pour cette 10ᵉ édition, les étudiants étaient invités à réaliser un film court autour du thème : 

« Batteries lithium-ion : les bons gestes pour éviter l’étincelle ! » 

Présentes dans les smartphones, les ordinateurs, les trottinettes électriques, les vélos électriques et les batteries portables, les batteries lithium-ion font désormais partie du quotidien. Leur utilisation nécessite toutefois le respect de certaines précautions afin de limiter les risques de surchauffe, d’incendie ou de détérioration. 

À travers leurs courts-métrages, les étudiants devaient donc sensibiliser le public aux bons gestes à adopter lors de l’utilisation des batteries lithium-ion, tout en proposant une création audiovisuelle originale et engageante. 

Speed Dating remporte le 3ᵉ prix du Concours Grand Angle 

La cérémonie de remise des prix du Concours Grand Angle s’est tenue à Nanterre, en présence des étudiants, des équipes pédagogiques et des partenaires de l’événement. 

Parmi les productions audiovisuelles récompensées, le court-métrage Speed Dating, réalisé par Yousra Bouchama, a décroché le 3ᵉ prix. 

Grâce à un concept original et à un univers singulier, le film aborde avec créativité la prévention des risques liés aux batteries lithium-ion. Cette récompense vient saluer la qualité du travail réalisé, depuis l’écriture du scénario jusqu’à la réalisation, au tournage et à la postproduction. 

Cette distinction met également en lumière le talent des étudiants de l’ESIS et leur capacité à utiliser les codes du cinéma pour traiter des sujets de prévention de manière engageante et accessible. 

Une nouvelle reconnaissance pour l’école de cinéma et d’audiovisuel ESIS 

Lors de cette 10ᵉ édition, l’ESIS a également été récompensée pour sa 6ᵉ année de participation au Concours Grand Angle. 

Cette reconnaissance témoigne de l’engagement durable de l’école auprès de la Fondation MAIF, mais aussi de sa volonté d’encourager les étudiants à mettre leurs compétences en cinéma et en audiovisuel au service de projets porteurs de sens. 

La participation à un concours de courts-métrages permet aux étudiants de se confronter à toutes les étapes de la création audiovisuelle. Ils apprennent à analyser un brief, à écrire un scénario, à préparer un tournage, à réaliser des prises de vue, à assurer le montage et la postproduction, puis à diffuser un message clair auprès du public. 

Ces projets complètent leur formation en leur permettant de développer leur créativité, leur capacité à travailler en équipe et leur maîtrise des techniques de production audiovisuelle. 

L’ESIS félicite Yousra Bouchama et l’ensemble des participants 

L’ESIS adresse toutes ses félicitations à Yousra Bouchama pour le 3ᵉ prix obtenu avec son court-métrage Speed Dating, ainsi qu’à l’ensemble des étudiants ayant participé à cette édition du Concours Grand Angle. 

Cette récompense illustre une nouvelle fois la créativité, l’implication et le professionnalisme des étudiants de l’ESIS. Elle confirme également leur capacité à imaginer des courts-métrages engagés, capables de sensibiliser le public tout en affirmant une véritable identité artistique. 

ESSAI – L’AVENIR DU CINÉMA FACE À L’IA

Publiée le 3 July 2026
ESSAI – L’AVENIR DU CINÉMA FACE À L’IA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. »
Arthur C. Clarke
(auteur du roman « 2001, L’Odyssée de l’espace »
adapté avec Stanley Kubrick pour le cinéma en 1968)

SOMMAIRE

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE
1. La peinture et ses révolutions : un prélude
2. L’IA n’est pas née hier
3. L’année 1997 : le moment où la machine bat l’homme.
4. Le cinéma a pris l’habitude des fins du monde depuis son invention en 1895
5. L’épopée ILM : quand la technique crée des métiers qui n’existaient pas
6. Les outils, les expériences, les films déjà là

DEUXIÈME PARTIE
1. Une vraie différence : vidéo TikTok et long-métrage ne sont pas la même chose
2. L’IA peut-elle remplacer le réalisateur ?
3. L’IA peut-elle remplacer les comédiens ?
4. Les arguments en présence : un tableau sans complaisance
5. Walter Benjamin et « L’aura » : ce que le public perçoit sans pouvoir le nommer

TROISIÈME PARTIE
1. Ce que disent les études sur le sujet (ils ne disent pas toujours ce qu’on croit)
2. Le documentaire : le genre qui ne peut pas être remplacé
3. Les autres genres du cinéma : hybridation, cinéma de l’intime, essai filmé.
4. Pour une « éthique » de l’image

CONCLUSION

INTRODUCTION
Il y a quelque chose de franchement cocasse quand on observe l’emportement avec lequel chaque génération déclare la mort du cinéma, comme il en est d’ailleurs de tous les arts où l’homme n’a eu de cesse de prouver, à travers les époques et les utopies, que son imagination était belle, féconde et nécessaire. Ainsi, on a cru entendre que la photographie allait tuer la peinture. Puis on a soutenu que le « cinéma parlant » allait tuer le « cinéma muet ». Ensuite, on a dit sans crainte que la télévision, dévoreuse de la pensée frivole des téléspectateurs, allait vider les salles de cinéma, et que la vidéo allait finir le travail d’achèvement de l’écran magique. Et bien entendu, on a tous cru qu’Internet et le streaming allaient porter le coup de grâce, d’un seul coup, sans faire de sentiment. Alors, nous ne voyons rien d’anormal à ce qu’on pense aujourd’hui que l’IA générative constitue la dernière catastrophe en date à venir, et ce, dans un avenir très proche. Il est vrai qu’on ne peut pas ignorer qu’elle a le mérite d’arriver avec des arguments nettement plus solides que ses prédécesseurs.
Il ne s’agit pas non plus d’une simple modification du support ou des modes de diffusion, mais une prétention à habiter le geste même de la création : écrire, imaginer, montrer, raconter. Autrement dit : agir sur tout ce qu’on faisait, en pensant que c’était nous qui le faisions. La question n’est donc plus celle du canal, numérique contre pellicule, streaming contre salle, mais c’est la question du sujet qui est visée.

Qui crée ?
Et d’abord : qu’est-ce que « créer » ?
Il faut bien avouer, avant de commencer à entrer dans le vif du sujet, une certaine impatience pour les deux camps en présence.

D’un côté, nous avons les enthousiastes technophiles qui regardent une vidéo entièrement générée par l’IA (par exemple sur King) avec des yeux brillants de mille feux, comme les enfants découvrant leurs cadeaux le matin de Noël, des exaltés qui, fiers et sûrs d’eux, proclament ouvertement la mort d’Hollywood comme s’il s’agissait d’une heureuse nouvelle. De l’autre, les professionnels du secteur qui tirent une véritable tête d’enterrement comme si leur vie était terminée et que plus rien n’était désormais possible dans la création, ce qui est peut-être exactement ce qu’il est en train de se passer. Mais pas dans le sens premier de la destruction. Il n’est pas impertinent d’admettre ici que les deux parties ont partiellement raison, mais il est tout autant réfléchi d’affirmer que les deux camps qui s’opposent avec force et conviction passent à côté de ce qui est vraiment en jeu. Justement, cet essai va tenter de réfléchir à cette dualité complexe, sans choisir trop facilement un camp, mais plutôt en explorant les nuances avec soin. Il s’appuie sur l’histoire des arts pour tenter d’apprendre à relativiser les craintes de l’avenir, puis étudie des données concrètes pour ne pas se laisser emporter par une rhétorique apathique, et espère enfin conclure sur quelques convictions sur ce que le cinéma est réellement, afin de ne pas s’enfermer dans une neutralité qui n’apporterait ni satisfaction ni épaisseur au débat.

PREMIÈRE PARTIE

Une longue histoire : la technique a toujours terrorisé les artistes.

Mais ils s’en sont toujours remis.

1. La peinture et ses révolutions : un prélude
Avant l’arrivée du cinéma en 1895 et bien avant l’arrivée de l’IA au 21ème siècle, il y a eu la peinture. La peinture a traversé en deux mille ans (voire 40 000 ans si on songe aux magnifiques peintures de l’art rupestre des Grottes de Chauvet et de Lascaux) à peu près toutes les catastrophes techniques qu’on nous annonce aujourd’hui, et elle est encore là, bien vivante, à se développer dans une époque où, pourtant, la technique est reine. En effet, pendant des siècles, la peinture à la détrempe, ces pigments liés à l’œuf ou à la colle, a dominé la production picturale européenne. Elle imposait ses contraintes propres : séchage rapide, impossibilité de retravailler. Ces contraintes ont engendré une esthétique entière, qu’on peut reconnaître dans les retables et les miniatures médiévales, œuvres de toute beauté, faites de précision et de rigueur prodigieuse. Le peintre Jan Van Eyck (vers 1390-1441), auteur du célèbre tableau Les Époux Arnolfini, passe au début du 15ème siècle à la peinture à l’huile, une technique déjà existante, mais qu’il porte à un niveau de raffinement inédit. L’huile sèche lentement, permet les repentirs, autorise les glacis translucides superposés. Ce n’est pas seulement un changement de médium : c’est un changement de rapport au monde et c’est ce qui s’avère être le plus important pour l’art. Toute la peinture flamande du 15ème siècle, avec ses velours tactiles, ses reflets sur l’étain, ses ciels d’une profondeur inattendue, n’aurait alors pas existé sans cette révolution technique. Force est de constater que personne n’a pleuré la fin de la détrempe. Entre 1508 et 1512, Michel-Ange peint la magnifique fresque de la Chapelle Sixtine sur enduit frais, section par section, sans avoir droit à l’erreur. Il n’est pas contraint par la technique : il est libéré par elle dans une direction précise, celle des corps monumentaux qui semblent ne tenir que par la tension de leurs muscles et leurs expressions. Le peintre néerlandais Rembrandt porte à son degré d’intimité et de profondeur psychologique le fameux « clair-obscur » cher au Caravage, grâce aux huiles résineuses qui permettent une matière impossible à ses prédécesseurs. Chaque outil nouveau crée une impossibilité nouvelle. Et c’est tant mieux. Et puis, en 1839, naît le Daguerréotype qui va offrir ses lettres de noblesse à la photographie et fixer pour l’éternité dans l’image (presque « réelle » pourrait-on dire en s’amusant) des êtres humains et même des artistes comme l’écrivain Balzac, unique portrait de son vivant en photographie.

Une légende tenace nous invite à croire que le peintre Paul Delaroche aurait dit, avec la solennité des gens qui se trompent avec grandeur :

« À partir d’aujourd’hui, la peinture est morte. ».

On ne sait pas s’il a vraiment prononcé cette phrase, mais elle pourrait sans appréhension trouver sa place au cœur de cet exposé.

Cette formule annonciatrice d’une catastrophe sans pareille est à la fois vraie et fausse.

Bien sûr, la peinture académique de portraits bourgeois semblait effectivement condamnée. En effet, pourquoi payer un peintre pendant des semaines quand un appareil peut (et sait techniquement) faire le travail en cinq minutes ? Mais ce que pessimistes ne voyaient pas, c’est que libérée de la fonction documentaire, la peinture allait devenir quelque chose d’entièrement différent. Quelque chose qu’elle n’aurait jamais été sans l’arrivée de la photographie.

On sait que « L’Impressionnisme » est né directement de la photographie, non pas malgré elle, mais grâce à elle. De grands peintres tels que Monet, Renoir, Pissarro ne cherchent plus à reproduire le réel, car la machine le fait mieux. Ils cherchent à capturer la perception du réel : c’est-à-dire la sensation lumineuse, le frémissement d’un instant ; quelque chose d’unique, d’invisible. Cézanne déconstruit la perspective pour retrouver la structure géométrique du monde. Van Gogh fait de la couleur une éruption de l’état intérieur et annonce le futur courant de « L’Expressionnisme » au début du 20ème siècle. Picasso et Braque font exploser le point de vue unique hérité de la Renaissance. Puis Kandinsky, Mondrian, Malevitch arrivent au bout du bout : l’image ne représente plus rien du monde visible, elle est son propre monde.

Ainsi, il n’est pas choquant de dire que la photographie a libéré la peinture de la peinture. Bien sûr que oui.

La suite est plus récente et elle nous a montré que la peinture était capable d’innover :

Nous trouvons l’inventeur du Pop Art, le fantasque Andy Warhol avec sa sérigraphie industrielle sur les stars comme Marilyn Monroe et Liz Taylor, l’image à consommer trop vite ; Rauschenberg avec ses assemblages, hérités des collages inventés par Braque et Picasso et, bien sûr, du Dadaïsme ; Tous les artistes conceptuels avec leurs installations, qui travaillent avec et sur les technologies de reproduction, pas contre elles ;

L’art numérique génératif, apparu dès les années 1960 avec les premières expériences de Vera Molnár ou de Harold Cohen (qui développait déjà des programmes algorithmiques capables de dessiner), s’est imposé progressivement dans le paysage artistique contemporain, avec succès.

Aujourd’hui, un artiste contemporain reconnu comme Refik Anadol, né en 1985, construit des installations immersives à partir de millions de données visuelles traitées par algorithmes. Ces œuvres sont exposées dans les plus grands musées du monde. La vente aux enchères en 2021 de l’œuvre d’art dématérialisée Everydays: The First 5000 Days de l’artiste américain Beeple, né en 1981, pour 69 millions de dollars a cristallisé cette reconnaissance, pour le meilleur et pour le pire.

En définitive, la leçon de cette longue histoire de l’art est d’une simplicité déconcertante, et pourtant elle est oubliée à chaque révolution technique. Non, la
technique ne détruit pas l’art. Elle l’oblige à redéfinir ce qu’il est. Et c’est souvent dans cette redéfinition contrainte que naissent les créations les plus intéressantes.

2. L’IA n’est pas née hier

Il faudrait aussi, si on veut parler ensuite sérieusement de l’IA, se souvenir qu’elle a une longue histoire : celle de ChatGPT et de Sora commence non pas en 2022 mais en 1950, dans le bureau d’un génie, mathématicien britannique qui travaillait à décrypter les messages nazis et qui s’ennuyait suffisamment, une fois la guerre terminée, pour écrire un article philosophique resté fondateur. Ce mathématicien s’appelait Alan Turing (voir à ce sujet le film de fiction qui lui est consacré : Imitation Game, réalisé par Morten Tyldum en 2014)

Le jeune Alan Turing, pose, dans « Computing Machinery and Intelligence » (1950), la question de manière provocatrice : peut-on distinguer, par une conversation écrite, une réponse humaine d’une réponse produite par une machine ? Si la réponse est non,
alors la machine « pense ».

C’est ce qu’on nomme, évidemment, le fameux « Test de Turing », test troublant, mais finalement peu utile pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, parce que les IA actuelles passent le « Test de Turing » à peu près facilement, et que ça ne nous dit pas grand-chose sur ce qu’elles font réellement.

Durant l’été 1956, la conférence de Dartmouth réunit les fondateurs de l’intelligence artificielle comme McCarthy, Minsky, Shannon. Ils sont convaincus qu’en vingt ans, une machine sera capable de faire tout ce que fait un humain. Il aura finalement fallu soixante-dix ans, et encore il est facile de croire que « tout ce que fait un humain » reste une promesse non tenue, sauf si l’humain en question se contente de générer des textes moyens à grande vitesse, ce qui décrit malheureusement une part non négligeable de la production humaine.

Par la suite, nous allons alors entrer dans ce qu’on va communément appeler les « hivers de l’IA » : il s’agit de longues périodes de désillusion et de réduction des financements, dans les années 1970 puis dans les années 1980, et qui ressemblent aujourd’hui à une répétition générale de tous les cycles technologiques qui suivront : enthousiasme démesuré, investissements massifs, résultats décevants, désillusion collective, réduction des budgets, et puis le silence.

Et il y a eu une renaissance sur des bases différentes.

L’IA actuelle, statistique, probabiliste, fondée sur l’apprentissage par l’exemple plutôt que sur des règles explicites, se trouve être radicalement différente de celle que rêvaient les innovateurs. Elle ne raisonne pas. Elle calcule des probabilités sur des masses de données. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas tout non plus.

3. L’année 1997 : le moment où la machine bat l’homme.

Le 11 mai 1997, à New York, Garry Kasparov abandonne la sixième partie de son match contre Deep Blue, l’ordinateur d’IBM. Il est alors le premier champion du monde d’échecs (jeu qui représente le plus haut degré de l’intelligence humaine dans l’imaginaire collectif) battu par une machine dans des conditions officielles.

Le monde a tremblé devant cette victoire froide de la machine sur l’homme.

Cependant, Deep Blue ne joue pas aux échecs au sens où le génie Kasparov joue aux échecs : l’ordinateur calcule deux cents millions de positions par seconde selon des fonctions d’évaluation programmées par des ingénieurs. L’ordinateur n’a pas de compréhension du jeu. Pas de plaisir. Pas de peur. Kasparov, lui, jouait avec tout son être, avec son ego démesuré acquis après le match de 1996 (qu’il avait gagné 4-2), sa fatigue, sa stratégie psychologique, ses erreurs volontaires, avec toute son histoire avec les échecs depuis l’enfance. La machine n’a pas gagné parce qu’elle était plus intelligente. Non. La machine a gagné parce qu’elle était infatigable et structurellement incapable d’angoisse.

Ce n’est pas la même chose.

Et cette leçon vaut directement pour le cinéma.

Quand le modèle de génération vidéo Runway Gen-4 produit en quelques secondes une image cinématographiquement convaincante, il ne fait pas ce que fait un véritable Directeur de la Photographie qui a cherché pendant des semaines la lumière exacte pour éclairer une scène et lui attribuer un sens philosophique, psychologique, culturel, social, etc.

Runway Gen-4 calcule des probabilités. Alors l’efficacité n’est pas la signification. Alors la ressemblance n’est pas l’identité. Deep Blue jouait mieux que Kasparov ce jour-là.

Mais personne ne regarde Deep Blue jouer aux échecs.

4. Le cinéma a pris l’habitude des fins du monde depuis son invention en 1895

Le cinéma a traversé des révolutions techniques dont chacune a provoqué des plaintes comparables à celles que l’on entend aujourd’hui. Et chacune a, au bout du compte, produit quelque chose d’intéressant et de singulier.

Par exemple, l’arrivée du « parlant », véritable bouleversement dans le cinéma, et expérimenté la première fois dans Le Chanteur de Jazz en 1927, a ruiné des carrières artistiques entières, notamment celle des acteurs dont la voix ne « passait » pas techniquement, ou dont l’accent était incompatible avec leurs personnages.

Le génial Charlie Chaplin, justement comparé dans les encyclopédies du cinéma à Molière et à Shakespeare, a résisté pendant des années au « parlant ».

On dit qu’il a eu à la fois tort de résister et raison de résister.

Pour quelles raisons ?

Disons que le « parlant » va ouvrir des territoires nouveaux, par exemple les films d’Howard Hawks (Scarface (1932)), de Billy Wilder, et toute la comédie américaine des années 1940), mais quelque chose d’irremplaçable va disparaître avec le « muet » : c’est une universalité du geste que la langue, par définition, ne peut pas avoir.

Certains films « muets » sont aujourd’hui plus touchants que tout ce qu’on a fait depuis, si on pense par exemple à l’un des plus beaux jamais réalisé dans l’histoire du cinéma : L’aurore (Sunrise), réalisé par l’intouchable Murnau en 1927.

C’est ainsi.

L’invention du Cinémascope (basé sur L’Hypergonar, dispositif inventé en 1926 par le français Henri Chrétien) dans les années 1950 est une réponse d’Hollywood à la télévision, qui n’a eu de cesse, dès ses débuts fulgurants, de voler des spectateurs au grand écran. On peut dire aussi que les films vus sur des petits écrans carrés ont transformé radicalement la composition de l’image. Également, la couleur force les cinéastes à repenser entièrement leur palette visuelle. Le prolifique cinéaste suédois Ingmar Bergman continue de tourner en noir et blanc dans les années 1960, non par nostalgie mais parce que le noir et blanc est le médium exact de son monde intérieur, même si le producteur fait la tête : pensons à La vie des marionnettes en 1980, réalisé pour la télévision allemande ZDF. Bergman voulait tourner son film entièrement en noir et blanc. La chaîne a exigé de la couleur pour ne pas faire fuir les téléspectateurs. Bergman a cédé, mais uniquement pour le prologue et l’épilogue, transformant la contrainte en choix formel : la violence et la conclusion en couleur, la psychologie en noir et blanc.

Tout est dit. C’est parfait.

Enfin, l’entrée dans le numérique libère de la pellicule, ce qui n’était pas rien, et produit des films en DV du Dogme 95 de Lars von Trier et ses amis (Festen, de Thomas Vinterberg, Primé à Cannes en 1998), et plus proche de nous des films comme Tangerine de Sean Baker (futur Palme d’Or en 2014 avec Anora), tourné sur iPhone, et qui n’auraient pas existé dans une économie de la pellicule.

Donc, à chaque fois qu’une catastrophe technique est annoncée, alors une adaptation est trouvée, et c’est la découverte de territoires nouveaux que les créateurs vont explorer à fond.

Bien sûr, ceci n’est pas un argument pour l’optimisme heureux. Ceci est un argument pour la méfiance envers les prophètes excessifs des deux camps.

5. L’épopée ILM : quand la technique crée des métiers qui n’existaient pas

En 1975, George Lucas cherche un responsable des effets spéciaux pour son projet dément de « Space Opera », un film que les studios ne veulent absolument pas, dans un genre que Hollywood avait abandonné depuis des années (à ce titre, il est indispensable de lire une bande dessinée, La guerre de Lucas, qui relate merveilleusement bien l’aventure incroyable du film, pour se donner une idée précise des difficultés rencontrées par le jeune cinéaste en herbe pour mener son rêve fou à son terme).

Ne désespérant pas, le fougueux Lucas demande d’abord à Douglas Trumbull, le maître du genre depuis 2001 l’Odyssée de l’espace, mais il est pris par le tournage de Rencontres du troisième type, réalisé par Steven Spielberg, d’ailleurs un très bon ami de Lucas. Cependant, Trumbull dirige Lucas vers John Dykstra, son assistant. Dykstra réunit alors une équipe qui n’a, objectivement, aucune expérience dans ce qu’on lui demande : on a parlé d’un fabricant de sandales, d’un laborantin, d’un ouvrier qui usinait le métal, des étudiants en arts. Bref, aucun d’eux n’était expert en effets spéciaux. Personne ne l’était, pour la simple raison que les effets spéciaux qu’ils allaient devoir créer n’existaient pas encore.

La Guerre des étoiles (Star Wars) sort en 1977 et remporte l’Oscar des meilleurs effets visuels en 1978. C’est un véritable triomphe en salle. La société ILM (Industrial Light & Magic) va devenir immédiatement la référence mondiale dans les effets spéciaux.
Et ce qui est frappant, avec le recul de plusieurs décennies, c’est moins la prouesse technique que ce qu’elle a engendré : des métiers entiers ont été créés et qui n’existaient pas en 1975, comme par exemple : superviseur d’effets visuels, animateur de personnages synthétiques, Matte Painter, etc. ILM est aussi, dans un mouvement latéral remarquable, à l’origine de la création du studio d’animation Pixar comme des premiers logiciels dont l’un deviendra Photoshop. En somme, cette révolution technique a créé des métiers, des industries, des formes nouvelles d’art.

Tout un univers original et surprenant se met alors à exister sur les écrans de cinéma.

Les années 1980 confirment ce tournant dans le développement des effets spéciaux : nommons des films iconiques comme SOS Fantômes (1984), Retour vers le futur (1985), E.T. l’extra-terrestre (1982), Les Goonies (1985). Tous ces films, à jamais ancrés dans l’imaginaire de millions de spectateurs, ont mobilisé des équipes entières de techniciens des effets mécaniques et optiques dont les postes n’existaient pas dix ans plus tôt.

Quand le numérique s’impose dans les années 1990, ce ne sont pas des emplois qui disparaissent, ce sont des profils qui se transforment. Les Superviseurs d’effets visuels d’aujourd’hui maîtrisent simultanément la programmation, la physique des matériaux, la composition d’image et, bien sûr, la narration cinématographique.

Ce sont des profils hybrides qui n’existaient pas non plus en 1975.

Aujourd’hui, la question est la suivante et elle peut à juste titre inquiéter : est-ce que l’IA va détruire, dans un très proche avenir, des emplois dans l’industrie
cinématographique ?
Il est évident que des emplois sont amenés à disparaître, certains analystes évoquent ceux dans l’animation notamment.

L’autre interrogation est celle-ci : l’IA va-t-elle en créer d’autres ?

Certainement oui, même si on ne sait pas vraiment lesquels, avec une grande précision. Le « Directeur artistique IA » de 2030 fera un travail que nous commençons aujourd’hui seulement à imaginer. C’est une position qui peut être inconfortable, ne le
nions pas.
Mais c’est aussi la suite historique des choses.

Il est souhaitable de rappeler ici quelques chiffres pour mesurer l’ampleur de ce dont on parle :

6. Les outils, les expériences, les films déjà là

Ces dernières années, il est impossible de négliger que les plateformes de génération vidéo par IA se sont multipliées à une vitesse vertigineuse. Déjà cité plus haut, le site Runway (runwayml.com), fondé en 2018, et valorisé à plus de 3 milliards de dollars en 2025, est devenu la référence professionnelle dans le domaine : ses modèles Gen 3 et Gen-4.5 génèrent des séquences en 4K à partir de simples descriptions textuelles, et sa fonction Act Two permet de transférer la performance d’un acteur filmé en direct vers n’importe quel personnage de synthèse.

L’autre référence est Sora d’OpenAI, lancé pour le grand public en décembre 2024. Lui excelle dans les prompts narratifs complexes. Puis on trouve le site Kling (klingai.com), développé par la société chinoise Kuaishou, qui s’est imposé pour la qualité de ses animations d’image à vidéo. Enfin, Google Veo 3 est capable de générer des vidéos 4K avec l’audio synchronisé : dialogues, effets sonores, musique produite simultanément. La tendance professionnelle semble être également aux workflows composites : Midjourney pour les images-clés, Kling ou Runway pour le mouvement, Topaz Video AI pour « l’Upscaling » (processus d’agrandissement d’une image numérique).

Sur le plan des œuvres produites, le panorama est assez éloquent quant aux possibilités de ses extrêmes. Par exemple, en Inde, le film Maharaja in Denims (2024), réalisé par Balpreet Kaur, a été produit quasi intégralement par IA (images, décors, dialogues, musique). Le résultat illustre autant les possibilités que les limites qui sont les suivantes et facilement remarquées : couleurs saturées, arrière-plans flottants, lèvres mal synchronisées, et une esthétique reconnaissable entre toutes. Le premier film d’animation conçu avec l’aide l’Intelligence Artificielle, Where the Robots Grow (2024), réalisé par Tom Paton, soit 87 minutes d’animation produits pour 8 000 dollars la minute, a fait sensation dans les milieux du cinéma. DreadClub : Vampire’s Verdict (2024), réalisé par Hooroo Jackson, revendique, quant à lui, le titre de premier long-métrage d’animation 100% IA, et produit pour la somme dérisoire de 405 dollars.

À ce titre, OpenAI s’est associé à Vertigo Films pour produire Critterz, long-métrage animé prévu pour 2026 : neuf mois de production, avec un budget inférieur à trente millions de dollars, là où Pixar en dépense deux cents pour Vice-Versa 2.

En France, Raphaël Frydman prépare, paraît-il, un long-métrage 100% IA produit par la société de production mk2, déjà bien introduite dans les nouvelles possibilités de l’IA.

DEUXIÈME PARTIE
Les lignes de fracture : ce qui est vraiment en jeu

1. Une vraie différence : vidéo TikTok et long-métrage ne sont pas la même chose

Un malentendu persistant traverse ce passionnant débat : car on appelle « film IA » à la fois une vidéo de trente secondes, une vidéo générée en cinq minutes par un amateur curieux et un long-métrage produit par une équipe professionnelle qui utilise des outils IA à certaines étapes de sa fabrication. En fait, c’est comme si on appelait de la « musique » à la fois un enregistrement sur un iPhone dans une cuisine et une symphonie de Gustav Mahler ou un morceau de Nina Simone (surtout du point de vue de son interprétation unique et impossible à copier à la perfection). On peut éventuellement supposer que les deux sont de la musique au sens large. Mais elles n’ont évidemment pas les mêmes enjeux, les mêmes contraintes, les mêmes publics ni les mêmes prétentions.

Ces nuances font une grande différence.

En effet, une vidéo IA de divertissement à l’attention des réseaux sociaux a ses critères propres.

Lesquels ?

Il y a un impact visuel immédiat, un style reconnaissable, une durée courte et surtout une consommation rapide. Les outils IA y trouvent là leur zone de confort naturelle. Le résultat est souvent saisissant pendant trois secondes et, il faut bien le dire ici, profondément creux au-delà.

Mais ce marché est réel et en forte croissance.
Et il n’a rien à voir avec la question du cinéma comme art.

Un long-métrage professionnel, même s’il utilise Runway pour certains décors ou Kling pour construire certains plans, nécessite toujours ;
Un scénario (donc il faut nécessairement un auteur, donc une vision du monde) ;
Une dramaturgie (donc il faut avoir un sens de la durée et de la tension) ;
Des personnages (donc il faut une psychologie, donc une expérience humaine de la complexité humaine) ;
Et puis enfin une direction d’acteurs ou de voix, un montage, un travail sonore, une musique.

Pour faire court, les équipes qui gravitent autour de ce type de projet ne disparaissent pas parce qu’un outil IA remplace le chef décorateur pour les décors fabriqués numériquement. Non. Disons plutôt que les équipes professionnelles se transforment, comme elles se sont transformées à chaque révolution technique.

L’iconique réalisateur de Titanic, James Cameron, a créé le mythique Terminator en 1984 dans lequel Skynet est l’IA fictive, ce qui n’est pas sans une certaine ironie quand il déclare qu’il « nous avait bien prévenu en 1984 ». Depuis, il a rejoint le conseil d’administration de Stability AI en septembre 2024.

C’est le même qui a repoussé les limites des images de synthèse dans Terminator 2, Abyss et, évidemment, dans le révolutionnaire Avatar (2009). Cameron ne choisit pas entre l’humain et la machine. Il veut savoir qui tient les rênes.

2. L’IA peut-elle remplacer le réalisateur ?

Voici la grande interrogation qui fait frémir les cinéastes et jubiler les investisseurs en nouvelles technologies :
L’IA peut-elle remplacer le poste le plus important sur un film ?
Remplacer le réalisateur lui-même ?

La réponse est catégoriquement NON !

Non pas parce que la technique est insuffisante (elle progressera toujours et à pas de géant), mais pour une raison plus profonde que ça : n’oublions pas que la mise en scène est une affaire de décision et que cette décision a volontairement besoin de l’incertitude, d’être prise dans le réel qui comporte toujours, comme on le sait, des imprévus inévitables, comme dans la querelle qui peut exister avec les corps et les espaces.

On peut penser au cinéaste française, Palme d’Or en 1987 pour Sous le soleil de Satan, à l’esthétique réaliste radical, Maurice Pialat, qui disait que le « cinéma, c’est la vérité du moment où on tourne. »

Ce qui vaudrait alors pour la mise en scène, c’est-à-dire qu’il faut être là au bon moment.

Cette sentence dit tout.

Bien sûr, un réalisateur sur un plateau n’applique pas un plan prédéfini : il réagit, il répond aux propositions des acteurs, des problèmes de techniques, il saisit l’accident heureux, il renonce à la belle idée qui ne fonctionne pas dans les conditions réelles du tournage. L’IA peut générer des milliers de plans statistiquement convaincants. D’accord. Mais elle ne peut pas être au bon endroit au bon moment. Elle n’a pas de corps. Elle ne peut pas sentir qu’un acteur est épuisé et que c’est précisément à cause de cet épuisement qu’il faut tourner cette scène maintenant ou utiliser cet épuisement pour qu’il en ressorte quelque chose de fort et de nécessaire pour le film (évoquons là les nombreuses prises chez Kubrick qui avaient un sens).

Ce qui se profile, en revanche, c’est l’émergence de nouveaux profils de cinéastes.

Des « prompt-directors », des « architectes de workflow IA » capables de concevoir une vision globale et de l’adapter à travers des outils génératifs. En fait, ces profils existent déjà, preuve en est les nombreux courts-métrages présentés à l’Artefact AI Film Festival ou au MIT AI Film Hack cette année.

Mais ces cinéastes décident toujours de ce qui vaut la peine d’être montré et pourquoi. C’est leur rôle, il est essentiel et il ne change pas. Ce qui change, c’est la façon de travailler.

Encore une fois, c’est le métier qui se transforme. Mais il ne disparaît pas.

Il reste alors la question de la responsabilité. En effet, un réalisateur signe son film. Il en est l’auteur. Et il en répond devant la critique, le public, parfois même devant l’histoire. Mais qui répond d’un film entièrement généré par IA ? OpenAI ? L’utilisateur qui a tapé les prompts ?

La question n’est pas rhétorique. Elle a évidemment des répercutions concrètes sur le droit d’auteur, sur les contrats, sur la responsabilité en cas de contenu litigieux.

L’industrie n’a pas encore résolu ce problème. Il faudra pourtant qu’elle s’y confronte dans un très proche avenir.

3. L’IA peut-elle remplacer les comédiens ?

La question des acteurs est peut-être un sujet encore plus sensible. Car un comédien n’est pas seulement une image animée : c’est un être fait de chair et d’os, avec un parcours, une mémoire émotionnelle, et qui met son corps, sa voix, toutes ses vulnérabilités au service d’un personnage.

De plus près, si on regarde la performance de Marion Cotillard dans le rôle d’Edith Piaf (Oscar de la meilleure actrice en 2008 pour La Môme), celle de Meryl Streep dans le touchant Choix de Sophie (Oscar de la meilleure actrice en 1983), celle de Gena Rowlands dans le film de son mari, le cinéaste indépendant américain John Cassavetes, Une femme sous influence (1974), où elle campe une femme dont l’état mental vacille, on comprend facilement que ces rôles ne sont pas des imitations de l’émotion : ce sont des expériences de l’émotion traversant un corps réel. Il y a quelque chose qui se passe dans ces rôles, quelque chose qu’on ne peut pas simuler parce qu’on ne peut pas le remplacer par sa propre trace.

Les Deepfakes et les acteurs numériques existent pourtant.

Dans le film Gemini Man (2019), réalisé par Ang Lee, un Will Smith numérique de 23 ans affronte l’acteur réel qui en a 50 au moment du tournage. Dans Indiana Jones et le Cadran de la Destinée (2023), réalisé par James Mangold, Harrison Ford est rajeuni de trente ans pour la scène d’ouverture du cinquième opus des aventures del’archéologue le plus célèbre du monde. Dans Here (2024), Robert Zemeckis, réalisateur de l’illustre Retour vers le futur, utilise la technologie Deepfake de la société Metaphysic pour rajeunir Tom Hanks et Robin Wright en temps réel sur le plateau, sans maquillage, sans prothèse, sans post-production. Le film a fait treize millions de dollars de recettes mondiales pour un budget non communiqué.

Ce qu’on peut en conclure, c’est que la révolution technique, ici, n’a pas vraiment convaincu les spectateurs d’aller voir quelque chose qu’ils ne voulaient pas voir, ce qui peut se comprendre, accessoirement, comme une leçon sur la différence entre prouesse technique et désir de cinéma.

L’acteur multirécompensé Tom Hanks lui-même a dit, avec un mélange de plaisanterie et de fascination espiègle qu’on lui connait que « grâce à l’IA ou aux
Deepfakes, n’importe qui peut se recréer à n’importe quel âge. Je pourrais me faire renverser par un bus demain, mais mes performances continueraient. »

Même sur le ton de la blague, c’est une déclaration qui peut donner le vertige. Non seulement en ce qui concerne le droit à l’image et à l’identité numérique d’un acteur après sa mort, mais sur la nature même du contrat moral entre le comédien et son public.
Quand nous regardons un acteur (ou une actrice) jouer, nous regardons quelqu’un qui a pris un risque, et ce risque d’être vu, jugé, expose sa fragilité. Ce risque est constitutif de sa performance. Une image synthétique ne prend évidemment aucun risque. Nous avons déjà récemment vécu ce type d’expériences avec les hologrammes de chanteuses disparues (Dalida et Whitney Houston par exemple) et le résultat, même s’il peut paraître bluffant au premier regard, ne nous rendra jamais l’âme, la chair, la profondeur humaine de ces immenses interprètes.

C’est pourquoi la double grève SAG-AFTRA (Syndicat qui représente les professionnels des médias et artistes aux USA) et WGA (Syndicat des scénaristes
américains) en 2023 n’était pas seulement une revendication salariale. Il s’agissait surtout d’une bataille pour définir les limites de ce qui peut être délégué ou pas à la machine. Les studios avaient évoqué la possibilité de scanner les comédiens figurants une seule journée et d’utiliser leur image numériquement pour le reste de la production, sans paiement supplémentaire, bien entendu.

Plus de 120 créateurs, acteurs et cinéastes, dont Mark Ruffalo, J.J. Abrams, Pedro Pascal et Mark Hamill, ont alors signé une lettre ouverte réclamant une réglementation stricte de l’IA en Californie.

Ces signatures de créateurs influents proposent une vraie ligne de résistance dans l’industrie cinématographique américaine, une industrie souvent malheureusement prête à tout pour faire grossir son portefeuille.

De l’autre côté du tableau, cependant, des outils dont on a déjà parlé, comme Act Two de Runway, permettent à un acteur de jouer devant une caméra et de voir sa performance transposée immédiatement sur un personnage de synthèse, tout en conservant les gestes, les expressions, la direction du regard. On peut y voir une extension de la « performance capture », cette fameuse technique utilisée par l’acteur Andy Serkis pour donner vie au « Gollum » dans Le Seigneur des Anneaux. Cette extension est alors poussée à son terme logique.

Dans ce cas, le comédien n’est pas remplacé : il est le moteur invisible de la créature visible. Son talent de jeu reste central, même si son visage n’est pas là.

C’est une posture artistique qui a une histoire et une légitimité.

4. Les arguments en présence : un tableau sans complaisance

Résumons dans le tableau ci-dessous les positions, dans leur franchise comme dans
leur complexité :

5. Walter Benjamin et « L’aura » : ce que le public perçoit sans pouvoir le nommer

Pour continuer à comprendre ce qui est vraiment en jeu dans ce débat captivant, au delà des emplois et des droits d’auteur que nous avons évoqué plus haut, il faut rappeler ici un texte écrit en 1935. Son auteur, Walter Benjamin, est un philosophe allemand, rattaché à la fameuse « École de Francfort », courant de pensée critique envers la société capitaliste et ses idéologies.

Ainsi, bien avant l’arrivée de l’IA, bien avant l’avènement de l’ordinateur domestique, bien avant même l’invention de la télévision, Benjamin propose ce qui
reste l’analyse la plus pénétrante sur ce qui se perd quand une technique de reproduction s’interpose entre l’œuvre et son spectateur.

Voici ce qu’il écrit dans son célèbre ouvrage, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, en 1935 :
« Ce qui dépérit à l’époque de la reproductibilité technique de l’œuvre d’art, c’est son aura. »

Ce mot précis, « L’aura », dont il s’agit précisément dans cet extrait, est une notion difficile à saisir parce qu’elle désigne précisément ce qui résiste à la définition conceptuelle.

« L’aura » est, pour Walter Benjamin, « l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il ». C’est cette qualité de présence singulière, irremplaçable, d’une œuvre qui existe en un seul exemplaire, en un seul lieu, à un seul moment.
Par exemple, songeons au célèbre tableau de Rembrandt, La Ronde de nuit, qui se trouve au Rijksmuseum d’Amsterdam. Cette œuvre a une « aura » : même une reproduction photographique parfaite ne la transmet pas, parce que « l’aura » n’est pas dans les pigments mais dans l’ici et maintenant de l’objet, dans sa relation au temps qui a passé sur lui, dans la présence de la main du peintre hollandais qui l’a peinte et achevée en 1642.

Il est fascinant de préciser que Walter Benjamin écrit au moment où la photographie et le cinéma ont déjà commencé à transformer radicalement le rapport des êtres aux images. Cependant, il n’y voit pas une catastrophe, bien au contraire. Il perçoit dans la reproductibilité une potentialité véritablement politique : l’image reproduite à l’infini peut atteindre des millions de personnes, même émanciper les foules, voire briser le monopole aristocratique sur la culture.

L’arrivée du Livre de Poche dans les années 50 va lui donner en partie raison, malgré l’opposition de certains conservateurs de la culture aristocratique et bourgeoise. On peut imaginer que des livres importants ont alors connu, grâce à une ample diffusion en format poche, un écho encore plus considérable, comme Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou La Peste d’Albert Camus.

Mais cette émancipation a un coût : celle de la disparition de « L’aura ».

L’IA générative pousse cette logique à son terme absolu.

Avec la reproduction mécanique, l’original existait encore (La Joconde se trouve bien au Musée du Louvre, n’en déplaise à nos amis italiens, et même si des millions de cartes postales la diffusent partout dans le monde, jusqu’à en proposer des parodies forcément grotesques). Avec l’IA, l’original n’existe même pas. Il n’y a pas eu de tableau, pas de prise de vue, pas d’instant réel : il y a eu un calcul probabiliste appliqué à des millions d’œuvres préalables. L’image générée par Runway n’est pas la reproduction d’une réalité : c’est la synthèse statistique d’une infinité de réalités antérieures. Elle n’a donc pas « d’aura », parce qu’elle n’a pas eu d’ici et maintenant.
Elle n’a pas de corps d’origine.

 

Finalement, le diagnostic implacable du philosophe allemand Walter Benjamin éclaire précisément le malaise que ressentent actuellement les spectateurs devant les films générés par IA. Ce malaise même, palpable et parfaitement compréhensible, que les sondages variés tentent de mesurer sans toujours pouvoir vraiment le sonder.

Le public qui dit préférer un film humain noté 7/10 à un film IA noté 9/10 ne se trompe pas sur la qualité technique : on pense qu’il perçoit intuitivement l’absence « d’aura », qu’il semble convaincu, même sans le formuler, que personne n’a posé une caméra quelque part pour regarder quelque chose : que personne n’a décidé, dans l’urgence d’un instant réel, que ce plan valait la peine ou non d’être fait.

Walter Benjamin n’avait rien d’un conservateur ou d’un nostalgique obsessionnel. Non. Il ne regrettait pas « L’aura » perdue comme on regrette la destruction d’une relique sacrée. Non. Il voyait plutôt dans cette perte une libération : des possibilités nouvelles. Oui. La question n’est pas de restaurer quelque chose d’ancien : elle est de savoir ce qui va prendre la place de « L’aura », et si ce nouveau régime de l’image pourra produire à l’avenir de la « signification ».

L’IA générative ne semble pas avoir encore pleinement répondu à cette interrogation troublante.

Poussons encore l’idée un peu plus loin en passant de la réflexion sur l’image à celle du langage : le philosophe du langage, John Searle, disparu en septembre 2025, a montré, avec sa « métaphore de la chambre chinoise », qu’un programme qui manipule des symboles selon des règles syntaxiques parfaites n’a pas pour autant accès à la sémantique, au sens, à la compréhension. L’IA peut imiter le résultat d’une expérience. Elle ne peut pas avoir l’expérience. On pourrait même y voir entre les théories de John Searle et celles de Roman Jakobson, l’un des linguistes les plus influents du 20ème siècle, des similitudes, tous deux ayant montré, par des voies différentes, que le langage humain ne se réduit pas à la manipulation de symboles.

Pour clore ce chapitre, parlons de Paul Schrader, scénariste du célèbre Taxi Driver (Palme d’Or à Cannes en 1976 pour le réalisateur Martin Scorsese). Il a confié dernièrement sa fascination pour la capacité de ChatGPT à proposer des idées de scénarios en quelques secondes. À ses yeux, selon ses mots, « chaque idée proposée par ChatGPT était bonne, originale et bien développée ». On ne sait pas s’il s’agissait d’une blague ou non. Rappelons tout de même que Taxi Driver est né du journal intime de Travis Bickle (le personnage du film joué par Robert de Niro) que Schrader a écrit au fond d’une dépression profonde, seul dans une voiture, la nuit. Le fameux script était en partie autobiographique : à cette époque, Schrader était rejeté par sa copine, fréquentait les cinémas pornos, et développait une obsession morbide pour les armes à feux.

Ce qu’on peut en conclure, c’est qu’il semble alors difficile qu’une IA puisse aller dans le fond d’une dépression d’une personne seule enfermée dans sa voiture, la nuit. Forcément, le récit qui en ressortira de cette expérience singulière sera unique et très personnel.

Il est alors heureux de croire que cette incapacité à sonder l’âme humaine, complexe et inattendue, n’est pas accessoire, puisqu’elle est la source de tout.

 

TROISIÈME PARTIE
Ce que dit le public
et
Comment le cinéma peut traverser cette crise sans y perdre son âme

 

1. Ce que disent les études sur le sujet (ils ne disent pas toujours ce qu’on croit)

Les adorateurs sans fin du cinéma IA oublient souvent de penser à consulter la partie la plus concernée par ce prodigieux et troublant bouleversement : nous nommons ici les spectateurs.

Les données disponibles à ce sujet dessinent un tableau nettement plus sombre pour eux que leur enthousiasme ne le laisse croire.

L’étude la plus citée sur le sujet et parfaitement documentée est celle du cabinet de conseils Baringa / Censuswide, conduite en mars 2024 et publiée en juin 2024, auprès de 5 035 personnes dans cinq pays (États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Allemagne et Pays-Bas). Elle est très claire sur le sujet :

– 52% des répondants préfèrent un film humain noté 7/10 à un film IA noté 9/10. On note alors une préférence pour quelque chose de moins bien fait
techniquement, justement parce que c’est fait par un humain. On en revient immédiatement à « L’aura » cher à Walter Benjamin, ici mesurée en pourcentages.

L’enquête Deloitte Digital Media Trends (conduite en octobre 2023 et publiée en mars 2024, sur 3 517 répondants américains) semble confirmer cette tendance : 70% des consommateurs américains préfèrent regarder un film écrit par un humain. Seulement 22% estiment que l’IA pourrait produire des contenus plus intéressants.

L’enquête Variety Intelligence Platform / HarrisX (mai 2024, 1 001 adultes américains) précise que 36% se diraient moins intéressés par un film s’ils savaient qu’il a été écrit avec une IA générative, contre seulement 23% qui se diraient plus intéressés.

Voici dans le tableau ci-dessous le comparatif des enquêtes citées plus haut :

Ce qui est d’abord frappant dans ces données et que les fervents défenseurs de l’IA lisent rarement jusqu’au bout, c’est la position de la Gen Z. Cette tranche d’âge a grandi avec les outils numériques, elle comprend instinctivement les algorithmes et consomme davantage de contenu IA que toute autre génération. C’est aussi la génération qui montre la plus forte préférence pour les contenus humains : 57% préfèrent le film humain noté 7/10. Pas parce qu’ils sont datés et vieillissent mal. Non. Mais précisément parce qu’ils connaissent de l’intérieur ce que fait l’IA et qu’ils savent faire la différence entre ce qui les fascine et ce qui les touche. À ce titre il serait pertinent de commander prochainement un sondage sérieux sur les étudiants en cinéma et sur ce qu’ils pensent de l’utilisation de l’IA dans les œuvres cinématographiques.

Second point qui mérite une attention rigoureuse : on a lu que 81% des Américains veulent savoir si le contenu qu’ils regardent est généré par IA ou par des humains. On peut alors penser qu’il s’agit d’une demande de transparence massive. Et la sanction immédiate que provoque toute révélation d’usage non déclaré de l’IA confirme que cette demande est vraiment sérieuse.

Un exemple très concret à ce sujet : le film Late Night With the Devil (2023), réalisé par Cameron et Colin Cairnes a fait l’objet d’un appel au boycott pour trois images IA, des interstitiels placés pour renforcer soi-disant l’esthétique des films des années 70.

Un autre exemple qui touche une entreprise célèbre : Disney, qui n’est quand même pas née hier, a été mise en cause pour une affiche de la saison 2 de Loki, partiellement générée. Même si on a dit que ce n’était pas vraiment Disney le responsable mais le graphiste qui a utilisé une image IA sans vérification, il est quand même étonnant que personne dans la production n’a été mis au courant de cette spécificité.

Ceci n’est pas de l’ordre de l’irrationnel, évidemment que non. Par cet exemple, encore une fois, nous rejoignons exactement l’instinct de Walter Benjamin, ici cette fois-ci appliqué à la pratique quotidienne de consommation.

2. Le documentaire : le genre qui ne peut pas être remplacé

Si l’IA peut, à court terme, remplacer la fiction par une fiction 100% simulée (n’omettons pas de dire que la fiction est par définition construction et qu’une machine peut construire à l’infini), il existe un genre cinématographique que l’IA ne peut structurellement pas remplacer : il s’agit du documentaire.

En effet, un documentaire ne se fabrique pas. Il se trouve alors qu’il en train de se faire. C’est une véritable confrontation face au réel brut. Il naît de la décision d’aller quelque part, de pointer une caméra sur quelque chose qui résiste (on voit ça très bien dans les documentaires de l’américain Frederik Wiseman, récemment disparu), sur quelqu’un qui parle depuis sa vie propre et non depuis le scénario qu’on lui aurait assigné.

Aucune IA ne peut faire ça.
Bien sûr, elle peut être capable de générer l’image de quelqu’un qui parle. Mais elle ne peut pas rencontrer quelqu’un.
La différence est forte parce qu’elle est ontologique ; elle concerne l’être ; le fait d’exister.
Tout simplement.

Les grands documentaristes, tels Chris Marker, Jean Rouch ou Frederick Wiseman (dont les films de quatre à six heures sur les institutions américaines sont de véritables plaidoyers pour la démocratie) créent des œuvres de la durée et de la présence que rien ne pourra simuler. Les documentaires de l’inclassable cinéaste hollandais Johan van der Keuken, comme Amsterdam Global Village (1996) en sont aussi un exemple cohérent : ils parlent des vrais êtres et c’est ça qui touche. Le documentariste contemporain Nicolas Philibert (Ours d’or au Festival de Berlin en 2023 pour son documentaire sur des adultes souffrant de troubles psychiques), travaille de la même façon, pour toucher ce que la vie à de plus belle : la vérité.

Tous ces auteurs ont construit une œuvre sur l’idée que le cinéma documentaire est un outil de connaissance, précisément parce qu’il engage une subjectivité dans le monde physique. Ainsi nous nous intéressons au regard unique de Chris Marker dans son film Sans soleil (1983) parce qu’il est inséparable de sa biographie, de ses obsessions, de sa façon particulière d’habiter le temps et l’espace, de créer par le montage.

C’est un regard qui ne peut pas être calculé.

C’est pourquoi on doit comprendre, non sans avec une ironie savoureuse, que l’IA, qui prétend tout pouvoir générer, va renforcer paradoxalement la valeur de ce qui ne peut pas être généré : le témoignage, la présence, l’imprévu.

Imaginons un seul instant le film-témoignage des rescapés de l’holocauste, film somme de Claude Lanzmann, Shoah (1985) généré par l’IA. Ce serait d’un mauvais goût sans nom. En un mot, une insulte barbare faite à la mémoire des disparus.

Quand une caméra enregistre un visage qui pleure, quelque chose s’est passé devant elle. Quand une IA génère un visage qui pleure, rien ne s’est passé : sauf un calcul.

Cette différence est invisible pour l’œil non concerné mais fondamentale pour le sens de celui qui veut vraiment regarder et apprendre du réel.

3. Les autres genres du cinéma : hybridation, cinéma de l’intime, essai filmé

Au-delà du documentaire, d’autres formes de cinéma apprennent à résister à l’IA, ou vont même s’en emparer de façon créative.

L’hybridation assumée est peut-être, à court terme, la voie la plus intéressante à approfondir. Le court-métrage Imagine, d’Anna Apter, réalisé seule avec Midjourney, a remporté en 2023 le Prix de la critique et le Prix de la mise en scène au Nikon Film Festival, non pas parce qu’il était techniquement parfait, mais parce qu’il thématisait son propre procédé. L’outil était le sujet autant que le moyen. On pourrait convenir qu’il s’agit ici d’une posture cohérente.

Venons-en à L’Artefact AI Film Festival, créé en 2024 à Paris par mk2 et Artefact, avec le cinéaste Jean-Pierre Jeunet (Amélie Poulain) comme Président du jury, et qui illustre parfaitement cette émergence croissante : le Festival a reçu 267 films provenant de 35 pays pour la première édition. Bruno Patino, Président d’ARTE était membre du jury et auteur remarqué de l’essai La civilisation du poisson rouge qui analyse nos comportements face à la servitude numérique.

Dans le communiqué de la dernière édition du Festival, le directeur général du groupe mk2, Elisha Karmitz, avoue que « l’IA devient un outil pertinent lorsqu’elle est mise au service du storytelling ».

Le cinéma du corps, précisons la performance du corps, la présence physique des acteurs, représente évidemment une résistance incontestable : si on regarde la façon dont la « Falconetti », actrice éblouissante et unique du cinéma « muet », regarde le ciel dans La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, ou la façon dont, par exemple, un grand acteur comme Jean-Louis Trintignant fait exister l’intériorité dans un plan de coupe, on comprend de quoi nous voulons parler.

Ce sont des moments qui ne peuvent pas être « générés ». Tout au plus peuvent-ils être imités mais sans une réelle profondeur ; donc imités mollement.

Mais l’imitation trahit toujours son origine, parce que l’original était une expérience et que la copie est une image d’une expérience.

Quant à ce qu’on peut appeler comme autre genre cinématographique, « L’essai filmé », par exemple chez Agnès Varda, Raymond Depardon, et une fois encore chez le grand Chris Marker, il offre une liberté formelle totale. Ces réalisateurs pourraient tout aussi bien utiliser des images IA, des archives, des images tournées au smartphone. Tout est possible, à condition que la pensée soit là et reste elle-même : que quelqu’un soit présent derrière les images pour en assumer la responsabilité et la signification. « L’essai filmé » est peut-être la forme qui bénéficiera le plus de l’IA parce qu’elle peut se l’approprier en pleine conscience, sans prétendre à autre chose que ce qu’elle est. Chris Marker, passionné absolu des nouvelles technologies, mélange déjà les formats, les temporalités, les sources dans son film Sans Soleil (1983).

Il en est de même pour « Le journal filmé », un genre qui révèle l’intime et les ombres cachées au fond d’un être humain, ses choix, ses troubles, sa sexualité, comme les films déposés désormais à la BNF, du pionnier du documentaire sur le militantisme LGBT, Lionel Soukaz, disparu en février 2025, ou encore ceux du lituanien Jonas Mékas, une œuvre dense faite de journaux filmés, notes, chroniques, de sa vie au jour le jour de 1950 à sa mort en 2019.

Le « cinéma de genre » enfin, comme l’horreur, la science-fiction et le thriller, a toujours intégré les nouvelles technologies plus rapidement que les autres formes, parce qu’il fonctionne sur un pacte de convention assumé avec le spectateur friand de ce genre de spectacles cinématographiques. L’IA peut y trouver une place d’outil d’amplification esthétique, à condition que le récit reste humain, bien évidemment. Dalloway de Yann Gozlan, présenté en séance de minuit à Cannes 2025, avec l’actrice Cécile de France et la chanteuse Mylène Farmer qui prête sa voix reconnaissable entre toutes à une mystérieuse intelligence artificielle, illustre avec sérieux cette possibilité.

C’est un film qui prend l’IA pour sujet sans être fait par elle.

4. Pour une « éthique » de l’image

Les deux questions fondamentales qui suivent ne sont pas seulement d’ordre esthétique.
Elles sont politiques, au sens large du terme :

Quel régime de vérité voulons-nous pour les images ?
Et quelle confiance voulons-nous maintenir entre ce qui est montré et ce qui s’est passé ?

La prolifération excessive d’images entièrement synthétiques et sans régulation produit une érosion progressive du crédit que nous accordons à l’image en général dans nos sociétés actuelles. Si tout peut être généré, rien ne prouve plus rien. C’est la « mort de l’image » professée il y a des décennies par des philosophes comme Régis Debray et Jean Baudrillard et qu’on n’a pas voulu toujours entendre.

Cette nouvelle ère du soupçon généralisé de l’image n’est pas seulement mauvaise pour le cinéma mais elle est destructrice pour la démocratie, elle qui repose sur la possibilité de distinguer le vrai du faux dans les images qui circulent entre les citoyens. Déjà, à l’arrivée de la télévision, le philosophe allemand Karl Popper disait d’elle qu’elle était un « danger pour la démocratie » (titre de son ouvrage) et qu’il fallait absolument une Loi pour l’encadrer.

La réponse à ce potentiel danger n’est pas l’interdiction car les technologies ne s’interdisent pas. La réponse à apporter est la transparence et l’éducation. Il faut s’obliger à déclarer l’usage de l’IA dans toute production destinée au public. Il est urgent de former les spectateurs, dès leur jeune âge, à l’école, et leur apprendre à lire et à déchiffrer les images avec une conscience forte et renseignée sur leurs conditions de production.

C’est ce que le cinéma documentaire, dans sa meilleure tradition, a toujours fait : rendre visible la présence de celui qui regarde, ne pas prétendre à une objectivité qui serait une nouvelle forme de mystification.

 

CONCLUSION

Nous avons vu dans ce long essai que l’avenir du cinéma face à l’IA ressemble à tous les avenirs du cinéma face aux révolutions qui ont précédé : souvent inconfortable, incertain, mais puissamment fertile.

La peinture n’est pas morte avec la photographie. Non. Elle est devenue « impressionniste », « cubiste », « abstraite », et même « numérique ». Elle a cherché
et a trouvé les espaces où la photographie ne pouvait pas la suivre. Elle a été forcée de se demander ce qu’elle était vraiment.

L’IA ne tuera pas le cinéma.

Non.

Elle le forcera à se définir autrement. Et cette contrainte est, historiquement, la condition de naissance des choses les plus intéressantes.

Les sondages analysés dans cet article le disent à leur façon : le public résiste. Il sait poser des limites. Non pas par réaction purement conservatrice, puisque la Gen Z apparaît en tête de cette résistance, mais précisément parce qu’elle connaît de l’intérieur ce que fait l’IA et qu’elle sait distinguer ce qui fascine de ce qui touche.

Rappelons dans cette conclusion que 11% des Américains seulement seraient prêts à voir un film 100% IA. Et que 81% d’entre eux veulent savoir si le contenu est fait par un humain. Ce n’est pas un retard à combler : c’est un signal sur ce que le cinéma est pour ceux qui le regardent vraiment.
Pour ceux qui l’aiment profondément.

Ce signal précieux, c’est quelque chose comme ceci : nous voulons des traces. C’est la vie qui intéresse. Des traces qu’un être humain a voulu quelque chose, qu’il a décidé de pointer une caméra quelque part, qu’il a subi la résistance du réel (pensons à Nanook (1922), premier long-métrage documentaire de Robert Flaherty), qu’il a failli rater et chercher à comprendre ce qu’il a réussi ou bien raté. Nous voulons « L’aura », même si beaucoup n’ont jamais entendu parler du concept de Walter Benjamin.

En fait, nous voulons que quelque chose se soit passé.

L’ordinateur Deep Blue a fini par battre le champion d’échec Garry Kasparov. C’est entendu. Mais personne ne regarde Deep Blue jouer aux échecs. On aime regarder des humains jouer aux échecs, jouer de la musique, faire des films, parce que c’est leur façon de jouer qui nous intéresse, parce que c’est leur façon de filmer les êtres et les choses qui nous interpelle ; parce qu’il y a de la peur, parce qu’il y a de l’ambition, parce qu’il y a de la beauté, parce qu’il y a la possibilité de l’erreur, pour toujours avancer. Oui, l’erreur surtout. L’erreur irremplaçable qui fait l’être humain dans ses choix. L’erreur qui dit que quelqu’un était vraiment là et à essayer de créer quelque chose de lui. Cette erreur-là, nécessaire, elle qui peut souvent servir de stratégie pour gagner, comme aux échecs ; cette erreur que l’ordinateur ignore trop souvent.

Au bout du compte, une certitude : les yeux à l’affût, le cœur ouvert à l’inconnu et au sublime, laissons l’humain décider encore. Parce que son désir de créer est indomptable. Parce que son imagination, imprévisible et animée, a toujours su trouver, dans les outils de son temps, la fissure par où passe la création.
Il est certain que les œuvres cinématographiques à venir ne manqueront pas de nous étonner encore. Elles ne manqueront pas de nous émerveiller encore. Elles ne manqueront pas d’être obstinément humaines.

Encore.

Toujours.

MATT DRAY

ESIS au World AI Film Festival 2026 : immersion des étudiants au cœur du cinéma augmenté et de l’IA

Publiée le 19 June 2026
ESIS au World AI Film Festival 2026 : immersion des étudiants au cœur du cinéma augmenté et de l’IA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les étudiants de l’ESIS ont participé au World AI Film Festival 2026 à Cannes, un événement international dédié à la création audiovisuelle et cinématographique augmentée par l’intelligence artificielle. Entre captation, retransmission et immersion professionnelle, cette expérience leur a permis de se confronter aux nouveaux usages de l’IA dans le cinéma et les industries créatives, tout en valorisant la pédagogie innovante de l’école. 

 

Le World AI Film Festival 2026 : un événement majeur du cinéma et de l’IA 

Les 21 et 22 avril 2026, Cannes a accueilli la deuxième édition du WAIFF (World AI Film Festival), un rendez-vous international entièrement consacré aux nouvelles formes de création audiovisuelle générées ou augmentées par intelligence artificielle. 

Ce festival réunit chaque année réalisateurs, chercheurs, producteurs, étudiants et experts du monde entier autour d’une ambition commune : comprendre comment l’IA transforme profondément les métiers du cinéma, de la narration et de la production audiovisuelle. 

Au programme : 

  • projections de films IA,  
  • tables rondes professionnelles,  
  • masterclass,  
  • débats sur les enjeux juridiques, créatifs et techniques,  
  • cérémonies de remise de prix.  

Les étudiants de l’ESIS en immersion professionnelle à Cannes 

Dans le cadre de ce festival international, les étudiants de l’ESIS ont été pleinement intégrés à l’organisation et à la couverture de l’événement. 

Leur mission a couvert plusieurs volets essentiels de production audiovisuelle : 

  • captation des projections officielles au cinéma Les Arcades,  
  • retransmission des tables rondes au Palais des Festivals et à l’Espace Miramar,  
  • couverture des conférences et temps forts du festival,  
  • présence terrain aux côtés de professionnels de l’industrie.  

Cette immersion leur a permis de travailler dans des conditions réelles de production événementielle, au cœur d’un festival international de référence dans le domaine de l’IA appliquée au cinéma. 

Skolae et ESIS : un engagement fort dans l’innovation et l’IA 

Le groupe Skolae, dont fait partie l’ESIS, s’est positionné comme un acteur clé du World AI Film Festival 2026 en tant que partenaire officiel. Dans ce cadre, les écoles du réseau ont été mobilisées autour de projets concrets mêlant production audiovisuelle, innovation technologique, création de contenus et réflexion sur les métiers de demain, tandis que l’ESIS a également été sponsor de l’événement, renforçant sa présence dans un environnement international dédié aux nouvelles écritures cinématographiques. 

Une pédagogie tournée vers les nouveaux métiers du cinéma 

Cette participation s’inscrit dans la philosophie pédagogique de l’ESIS, fondée sur l’apprentissage par la pratique et la confrontation directe aux réalités du terrain, le World AI Film Festival constituant un terrain d’expérimentation idéal pour comprendre les nouveaux outils de création assistés par IA, les enjeux de production hybride entre humain et intelligence artificielle, les mutations des métiers du cinéma et de l’audiovisuel, ainsi que les nouvelles formes de narration visuelle. 

Se former au cinéma et à l’intelligence artificielle à l’ESIS 

Cette immersion au WAIFF fait directement écho aux formations proposées par l’école, notamment le Mastère Cinéma et Gen AI, qui prépare les étudiants aux nouveaux métiers du secteur audiovisuel. 

Le Mastère Cinéma et Gen AI permet de développer des compétences avancées en : 

  • réalisation et production audiovisuelle,  
  • intelligence artificielle appliquée au cinéma,  
  • VFX et post-production,  
  • narration augmentée,  
  • création de contenus innovants.  

Une expérience professionnalisante au cœur des industries créatives 

Au-delà de la dimension académique, le WAiFF a offert aux étudiants une véritable immersion professionnelle dans un environnement international exigeant, leur permettant de collaborer avec des équipes techniques professionnelles, de comprendre les enjeux de diffusion en direct, d’observer les nouvelles pratiques du cinéma augmenté et de développer leur réseau dans les industries créatives, une expérience concrète qui illustre la volonté de l’ESIS de former des professionnels capables d’évoluer dans un secteur en mutation permanente. 

La participation des étudiants de l’ESIS au World AI Film Festival 2026 montre simplement une chose : le cinéma est en train de changer, et les compétences nécessaires avec lui. Entre intelligence artificielle, nouvelles technologies et création audiovisuelle, une nouvelle génération se forme déjà aux outils de demain. Dans cette dynamique, l’ESIS prépare ses étudiants à évoluer dans un cinéma transformé par l’IA et les nouvelles façons de créer. 

 

Gorillaz : par-delà la musique

Publiée le 11 June 2026
Gorillaz : par-delà la musique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Y a-t-il un groupe de musique britannique ayant plus marqué les esprits sur le long terme que Gorillaz ? Depuis le début du 21ème siècle, il offre une variété de styles sans précédent entraînée par de très nombreuses collaborations. Entre pop, rock, rap, électronique et musique du monde, autant de diversités qui font la richesse de ce groupe pour le moins insolite.

Mais qui est réellement Gorillaz ? Qui se cache derrière ces clips musicaux d’animation ? Qui sont ces personnages farfelus aux personnalités propres, aux histoires atypiques qui accompagnent l’image de Gorillaz depuis plus de 25 ans ?

L’histoire commence sur le canapé d’un petit appartement du quartier de Notting Hill, à Londres. Deux colocataires, Damon Albarn et Jamie Hewlett, portent ensemble un même coup de gueule. Ils sont lassés par l’industrie musicale britannique des années 90 qui glorifie davantage des profils de stars créés de toutes pièces par des labels. Et souvent au détriment de la musique… Damon Albarn, chanteur du groupe Blur, est alors un artiste britpop populaire avec des titres comme Girls and Boys (1994) ou la mythique Song 2 (1997) qui a traversé toutes les frontières. Jamie Hewlett lui, est dessinateur. Il a un univers décalé, futuriste, marginal. Engagé par le magazine Deadline en 1988, il crée la bande dessinée Tank Girl (1988-1995) qui devient un incontournable de la revue.

Naît alors la folle idée de créer un groupe musical entièrement fictif. Damon à la composition musicale et Jamie au dessin. Le duo est complémentaire.

Quatre personnages émergent. L’histoire se crée.

Gorillaz est né.

Le culte de la personnalité N’est pas très intéressant. Ce qui compte, c’est juste la musique en elle-même.” Damon Albarn

POURQUOI “GORILLAZ” ?

Dans les années 90, Oasis et Blur sont les deux grands rivaux de la britpop. C’est la plus grande bataille musicale d’Angleterre depuis les Rolling Stones contre les Beatles 30 ans avant. Noel Gallagher aurait dit “We’re the Stones and the Beatles. They’re the fucking Monkees !“. Monkees, un groupe fictif créé dans les années 60 pour une série américaine. Certains disent que Damon en aurait fait une revanche avec Gorillaz. D’autres sources préfèrent une version plus efficace : les deux compatriotes sont nés en 1968, l’année du singe ! Ce qu’on sait, c’est que Jamie aurait proposé le nom “Chimpanzee”. L’idée n’a pas plu à Damon, qui a préféré “Gorilla” car, je cite : “ils sont plus imposants“.

Stuart “2D” Pot

Chanteur et claviériste du groupe, il doit son surnom “2D” (pour “Two Dents”) à Murdoc, en raison de ses deux dents manquantes.

Enfantin, naïf et manquant surtout d’intelligence, il doit à Murdoc bon nombre de ses peines.

NOODLE

Enfant-soldat japonaise, elle est arrivée en Angleterre dans un carton par la poste. Quand 2D et Murdoc ont ouvert le carton, elle a effectué un solo de guitare avant de pointer son ventre et de crier “Noodle !”. C’est le seul mot anglais qu’elle sait prononcer.

MURDOC NICCALS

Maltraité étant enfant, Murdoc devient par la suite bassiste. Il rencontre 2D en effectuant un cambriolage où ce dernier travaillait.

Arrogant, fou, égoïste, violent et sataniste, il en est pas moins le fondateur et le leader autoproclamé du groupe.

RUSSEL HOBBS

Russel, batteur, a été kidnappé par Murdoc. Plus jeune, il a été possédé par des esprits. Ces derniers s’expriment depuis à travers lui, lui offrant les talents de batteur, rappeur et danseur. Très proche de Noodle, il l’élève comme sa fille.

Les débuts du groupe – DES PREMIERS PAS DE Géant

Le premier album du groupe sort en 2001 et s’intitule Gorillaz. Ne comportant que quatre singles, il se vendra 7 millions d’exemplaires à travers le monde. Damon et Jamie ne figurent même pas dans les crédits. L’iconique morceau Clint Eastwood brise les codes : mélange de rock et de hip-hop, utilisation inattendue du mélodica qui devient un air signature, couplets du rappeur Del… Le morceau s’inspire de la bande originale du film Le Bon, la Brute et le Truand (1966) d’Ennio Morricone. Le clip aussi marque les esprits : les mythiques gorilles sortant du sol d’un cimetière deviennent un véritable symbole du groupe.

Jamie Hewlett accorde beaucoup d’importance aux visuels du groupe ; aux covers, aux clips… Un univers fictif très large se crée peu à peu. Cette vitrine va permettre à Damon Albarn de s’extraire de la britpop qui a longtemps bridé Blur. Grâce à ses personnages, Gorillaz va pouvoir devenir un moyen de collaborer avec des artistes aux genres nouveaux, et de dépasser les frontières. Cette variété de styles va devenir une marque de fabrique pour le groupe qui n’hésite pas à tester de nouvelles approches. Damon Albarn multiplie les voyages et expérimentations musicales. Il découvre notamment la scène malienne et va collaborer avec certains artistes comme Amadou et Mariam pour qui il compose le morceau Sabali.

DEMON DAYS – LE PROJET MYTHIQUE

Les voyages de Damon Albarn et les évènements des années 2000 ont profondément marqué le deuxième album de Gorillaz. L’image du groupe ne sert plus uniquement à raconter les aventures fictives des personnages de Murdoc, 2D, Noodle et Russel. Demon Days analyse le monde et ses travers. Ainsi la guerre contre le terrorisme, les attentats du 11 septembre, l’invasion de l’Irak, la peur, la violence, la désinformation sont autant de sujets qui marquent l’écriture et la composition de l’album. Sorti en 2005, Demon Days est depuis double disque de platine aux États-Unis, quintuple disque de platine au Royaume-Uni, cinq fois nominé aux Grammy Awards. C’est un succès planétaire. On y retrouve des featurings très variés : Neneh Cherry, De La Soul, Ike Turner, etc. ainsi que des titres indétrônables. Kids With Guns critique la banalisation de la violence et l’influence des médias sur la jeunesse. Dirty Harry dénonce les mensonges entourant la guerre en Irak. Feel Good Inc. s’attaque à la société de consommation et à l’illusion d’un bonheur factice. Ce morceau devient l’un des plus grands succès du groupe.

Demon Days est un album osé et ingénieux. Les clips accompagnant les morceaux sont visuellement superbes. Pour la petite histoire, le clip d’El Mañana montre Noodle se faire attaquer par des hélicoptères. Les fans ont longtemps pensé à la mort du personnage. De plus, l’album est truffé de références. Le morceau Dirty Harry en est un bon exemple. Il fait référence à L’Inspecteur Harry, un film de 1971 avec Clint Eastwood. La cover du single est un hommage à Full Metal Jacket, un film de Stanley Kubrick sorti en 1987. Dans le clip, les véhicules militaires du désert semblent tout droit sortis de la bande-dessinée Tank Girl de Jamie Hewlett.

UNE EXPLOSION MONDIALE – plastic beach et la révélation

Gorillaz devient un groupe majeur de la pop mondiale, et de la pop culture en général. On les retrouve partout : vêtements, coques, objets dérivés en tout genre, jeux vidéo… Il devient alors difficile pour Damon et Jamie de se cacher derrière leur groupe fictif. Jusque là, leurs concerts mettaient en scène les personnages de Gorillaz sur des écrans géants, les musiciens jouant cachés grâce à des jeux de lumière. Damon se révèle enfin comme l’artiste musical derrière Gorillaz.

Les propositions de featurings se bousculent. Snoop Dogg, Lou Reed, Mos Def et même Bruce Willis en acteur principal du clip Stylo (Plastic Beach, 2010)… les collaborations se développent. L’album Plastic Beach sort en 2010, imprégné d’un besoin de dénoncer les désastres environnementaux et la surconsommation. Le concept : une île en plastique formée par des déchets. L’album est mélancolique, avec une pointe d’exotisme et des instrumentales envoûtantes. On Melancholy Hill est probablement le titre le plus apprécié de l’album. Damon multiplie alors les concerts, cette fois à découvert. Il invite de nombreux artistes à se produire à ses côtés. Le groupe vit des années florissantes au sommet de sa carrière artistique : des morceaux percutants, des featurings de renom, une popularité sans précédent…

Mais un aspect de Gorillaz semble peu à peu s’essouffler : l’essence même du groupe, ce qui le caractérise depuis ses débuts… Que deviennent 2D, Murdoc, Russel et Noodle ?

à la base, je rêvais d’être anonyme. Mais il y avait une vraie faille dans mon plan que mon ami Banksy a réussi à éviter, c’est que les gens me connaissaient déjà (avec blur).” Damon Albarn

JAMIE ET GORILLAZ – Le créateur oublié

Les fans savaient qui se cachait derrière Gorillaz ; la voix du chanteur de Blur était reconnaissable. Damon Albarn révèle officiellement son identité, et multiplie ses interprétations scéniques. Il s’épanouit de cette notoriété avec Gorillaz, vivant sa musique en direct avec le public.

Hélas, l’univers fictif des débuts est mis au second plan. L’aspect visuel et narratif de Gorillaz, guidé par les personnages de 2D, Murdoc, Russel et Noodle n’est plus au centre du projet. Pendant les tournées, des écrans, des animations et certains projets visuels se voient annulés faute de budget. Initialement, quatre clips doivent être créés par Jamie Hewlett pour l’album Plastic Beach. Seulement deux sont financés par le label. D’importants projets d’animations menés par Jamie n’ont jamais été finalisés. Alors qu’une monumentale tournée mondiale se déroule, le lore de Gorillaz disparait peu à peu.

Rhinestone Eyes, morceau emblématique de l’album, en est le triste exemple. L’animation du single devait raconter la bataille finale de Plastic Beach : l’effondrement de cet univers pollué, l’invasion de monstres marins, le retour de Noodle… Jamie Hewlett avait réalisé un storyboard animé complet pour un clip qui devait être l’un des plus ambitieux de toute l’histoire de Gorillaz. À cause des problèmes financiers et des tensions autour de la fin de l’ère Plastic Beach, le clip n’a jamais été terminé. Seuls des storyboards ont circulé sur Internet. Rhinestone Eyes représente ce que Plastic Beach aurait pu devenir si la vision de Jamie Hewlett avait été menée à son terme.

Un film sur l’univers de Gorillaz devait également voir le jour. Jamie et DreamWorks ont travaillé main dans la main pendant plusieurs mois mais ici aussi, le projet a été avorté. Ce qui aurait pu aboutir à un chef d’œuvre audiovisuel n’a malheureusement jamais vu le jour.

Au final on est arrivé au fait qu’ils voulaient faire un film familial qui ferait un carton au box-office. Mais ce n’est pas vraiment notre spécialité, donc on s’est retiré du projet.” JAMIE HEWLETT

Peu à peu, les relations entre Damon et Jamie se détériorent. Damon s’intéresse davantage à la musique, et voit de moins en moins d’intérêt à développer l’univers visuel du groupe. S’ensuivent alors trois années de silence, où chacun des deux artistes privilégie sa carrière personnelle. Gorillaz est mis au second plan.

(Petite note personnelle : je vous invite bien sûr à visionner tous les clips qui existent de Gorillaz. Ce sont à mes yeux de vrais bijoux audiovisuels ! C’est passionnant de voir l’évolution de l’univers de Jamie Hewlett au fil des années.)

Et aujourd’hui ? – Le grand retour

Damon et Jamie n’ont pas vécu leurs années de silence comme une rupture définitive. Ils avaient besoin de souffler après avoir poussé Gorillaz à un niveau d’ambition énorme avec Plastic Beach. Les deux hommes ont peu à peu retrouvé l’envie de collaborer sur Gorillaz et c’est ainsi que sort un nouvel album : Humanz (2017). Il y avait beaucoup d’engouement autour de cette sortie, vécue par les fans comme un grand retour pour le groupe. L’album a cependant mitigé les auditeurs, qui trouvaient Damon trop absent de son propre projet. Les nombreux artistes invités empêchent de dégager un fil conducteur. Au final, l’album est très mainstream et on perd cette originalité propre au groupe.

Mais cela n’empêche pas un soulagement général auprès de tous les fans de Gorillaz : le duo Damon et Jamie est de retour !

D’autres projets voient le jour au fil des années, dont les albums The Now Now (2018), Song Machine : Season One – Strange Timez (2020) et Cracker Island (2023). Des titres comme Humility, Tranz et Fire Flies sont très appréciés. Damon reprend le contrôle de ses albums et le lore de Jamie se développe. Un nouveau personnage, Ace, fait son apparition (qui n’est autre qu’un méchant du dessin animé Les Supers Nanas !)

Il y a quelques mois, un nouvel album a vu le jour : The Mountain, sorti en février 2026. Contrairement aux autres projets sur lesquels les artistes ont majoritairement travaillé séparément (Jamie vivant à Paris, et Damon à Londres), The Mountain a réuni les deux hommes dans un même pays : l’Inde. Marqués par la perte de membres de leur famille, ils trouvent leur inspiration et consolation dans la culture indienne. On retrouve les quatre personnages emblématiques dans un univers tout nouveau, guidés par des musiques introspectives et spirituelles. Damon et Jamie ont eu envie de proposer une œuvre complète et cohérente. C’est un pari réussi : une vraie homogénéité se dégage du début jusqu’à la fin de l’album. Les morceaux explorent l’acceptation du deuil dans une ambiance étonnamment chaleureuse. En plus de l’anglais, on retrouve de l’hindi, de l’arabe et du yoruba.

De nombreux artistes indiens sont en collaboration sur le projet, mais également des artistes africains, ainsi que des chanteurs décédés. Des enregistrements d’ancienne collaborations ont été utilisés, apportant une dimension particulière à l’œuvre. Ainsi on peut entendre Tony Allen sur The Hardest Thing, Bobby Womack et De La Soul sur The Moon Cave ou encore Dennis Hopper sur The Mountain.

C’est plus qu’un album pour nous, c’est comme un retour à un mood qu’on avait avec Gorillaz et qu’on avait pas vraiment réussi à retrouver depuis Plastic Beach.” – DAMON ALBARN

Après 25 ans de carrière, Gorillaz prouve qu’il est encore possible de surprendre et de repousser les limites de la pop. Né d’une imagination débordante, le groupe a toujours cherché à surprendre. D’une part avec les visuels riches et l’histoire passionnante de Jamie Hewlett, de l’autre avec l’amour brut de Damon Albarn pour la musique et la mixité des genres.

Gorillaz, c’est l’histoire d’une oeuvre en perpétuel mouvement. Portée par deux artistes passionnés, elle continue de s’écrire à travers le temps et les générations.

EMMA LALLEMAND

Les Spielberg qui n’ont pas un rond, comment financer son film ?

Publiée le 7 June 2026
Les Spielberg qui n’ont pas un rond, comment financer son film ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors, vous rêvez de réaliser LE film qui fera vibrer le monde, mais votre portefeuille ressemble plus à un désert aride qu’à Hollywood Boulevard? Pas de panique ! Financer un film, c’est un peu comme un jeu de stratégie où chaque pièce compte.

  • Le financement perso : vous êtes votre premier producteur

Oui, la base c’est vous. Si vous avez de l’argent de côté, c’est le moment de le sortir (ou de gratter votre livret A). Autofinancer son film, c’est la preuve que l’on croit à fond dans son projet. Attention : on n’est pas obligé de vendre sa console ou sa voiture. Le cinéma, ce n’est pas une question de sacrifice extrême (enfin, pas tout le temps).

  • Les amis, la famille, les cagnottes…la solidarité, ça paie !

Famille & amis : souvent prêts à filer un coup de main.

Crowdfunding (Ulule, KissKissBankBank, Kickstarter, Kagnotte, Lydia, HelloAssos…) : la méthode 2.0 où vous présentez votre projet et les gens qui adorent peuvent vous donner de l’argent, une bonne technique pour créer une communauté et valider une idée. Mais ça demande du travail pour convaincre et partager partout.

  • Les aides publiques : vive la collectivité !

En France, de nombreuses aides sont disponibles pour soutenir le cinéma. Le Centre National du Cinéma (CNC) accompagne les projets à toutes les étapes : premiers films, développement, production, et bien plus encore.

Les régions et collectivités locales proposent des subventions attractives pour encourager les tournages sur leur territoire. À l’échelle européenne, des dispositifs comme le programme MEDIA viennent renforcer ce soutien aux films européens.

Ces aides sont précieuses, mais il faut savoir faire preuve de patience, préparer soigneusement son dossier et surtout soigner son pitch pour maximiser ses chances.

  • Les producteurs : les investisseurs du rêve

Un producteur, c’est un peu le banquier du cinéma… mais en plus cool (en principe). Il investit, organise la production et espère que votre film rencontrera le succès.

Trouver un producteur, c’est souvent passer par des pitchs, des festivals et des réseaux professionnels. Ils veulent être convaincus que vous maîtrisez votre projet, alors préparez-vous à montrer que vous avez une vraie vision.

Mais restez vigilant : le monde du cinéma peut aussi réserver des pièges, alors méfiez-vous des arnaques !

  • La prévente et les partenariats : vendre l’avenir

Vous pouvez aussi vendre les droits de diffusion de votre film à une chaîne TV ou une plateforme avant même qu’il soit fini (ou commencé). C’est la prévente. Et puis, pourquoi ne pas chercher des partenariats avec des marques ou des institutions ? Parfois, elles sponsorisent votre film en échange de visibilité.

Lelia Tostivint

Portrait de Laurent Dailland

Publiée le 30 May 2026
Portrait de Laurent Dailland

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Laurent Dailland, chef opérateur image s’est rendu au contact des étudiants au sein de l’école ESIS au campus de Paris.

Même si, au lycée, Laurent Dailland animait un ciné-club et faisait de la photo, il ne songeait pas aux métiers de l’audiovisuel. Ce qui ne l’empêche pas d’intégrer la prestigieuse école Louis-Lumière à Paris. Une fois son diplôme en poche, il enchaîne les courts métrages, puis il est sollicité par un directeur de la photo qui avait fait carrière au théâtre et qui voulait revenir au cinéma. Laurent Dailland collabore à l’un des premiers films de Hervé Palud – qui ne sortira jamais en salles ! – et, grâce à cette expérience, rencontre André Diot qui lui met le pied à l’étrier. Presque au même moment, il fait la connaissance de Jacques Boumendil, autre grand opérateur, dont il devient l’assistant. Jusqu’au jour où celui-ci, indisponible, lui demande de le remplacer : Laurent Dailland signe la photo de Douce violence (1983), son premier long métrage.  

Il enchaîne avec 36 Fillette (1987) de Catherine Breillat avec qui il tournera Sale comme un ange (1991) et Parfait amour ! (1996). Si son tempérament modeste et discret ne le pousse pas à solliciter les réalisateurs, il est souvent contacté par des cinéastes majeurs, de Régis Wargnier à Christian Vincent – et il en est le premier surpris ! « Quand Régis Wargnier m’a appelé pour me confier Est-Ouest, jamais je n’aurais cru un jour remplacer François Catonné [chef-opérateur attitré de Wargnier] auprès de lui », confie Dailland. « De même, je n’aurais jamais imaginé travailler sur un aussi gros film que La Cité de la peur. Cela m’a pourtant ouvert des portes. » 

Très éclectique dans ses goûts et ses choix, Laurent Dailland est parfois critiqué par ses confrères qui lui reprochent de « gâcher son talent ». Mais il assume totalement de passer de Trahir (1992) de Radu Mihaileanu à Didier (1997) d’Alain Chabat, de Place Vendôme (1998) de Nicole Garcia à Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2001) du même Chabat. « Il y a trois catégories de metteurs en scène », poursuit-il. « La première, très vaste, est celle des réalisateurs qui aiment l’image. Il y a ensuite ceux pour qui l’image ne représente rien. Enfin, il y a ceux, beaucoup moins nombreux, qui comprennent l’image et qui sont capables de vous expliquer pourquoi l’image doit être comme ceci ou comme cela. J’ai eu la chance de ne jamais travailler avec les gens de la deuxième catégorie ». Après Aline (2020) de Valérie Lemercier et Jeanne du Barry (2023) de Maïwenn, il a récemment éclairé le nouveau film d’Anne Le Ny, Histoire d’un mariage qui sortira en salles en fin d’année.  

Portrait de Raphaël Personnaz

Publiée le 20 April 2026
Portrait de Raphaël Personnaz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raphaël Personnaz s’est rendu au contact des étudiants au sein de l’école ESIS au campus de Paris.

Issu d’un milieu artistique, Raphaël Personnaz intègre le Conservatoire national d’art dramatique avant de compléter sa formation au célèbre cours Florent. Il décroche un second rôle dans Le Roman de Lulu (2000) où il donne la réplique à Thierry Lhermitte et Claire Keim. Puis, il tourne pour la télévision, de la série Nestor Burma au téléfilm Quand la mer se retire de laurent Heynemann. On le retrouve ensuite sur le grand écran dans À la petite semaine (2003) de Sam Karmann, La Première fois que j’ai eu 20 ans (2004) de Lorraine Lévy et La Faute à Fidel (2006) de Julie Gavras. Pour autant, il ne néglige pas la scène, se produisant dans Van Gogh à Londres de Richard Wright, en 2007, ou dans Médée de Jean Anouilh, mise en scène par Ladislas Chollat, deux ans plus tard. Mais c’est son interprétation mémorable du duc d’Anjou dans La Princesse de Montpensier (2010) de Bertrand Tavernier qui l’impose et lui vaut même une nomination aux César. Le jeune comédien est très admiratif du cinéaste : « Bertrand place ses comédiens dans un état d’alerte parce qu’on sait d’entrée de jeu qu’on n’aura que trois ou quatre prises », dit-il. « Ce qui nous oblige à être extrêmement naturels et concrets et à éviter toutes sortes d’effets. Avec Bertrand, les acteurs ne sont jamais dans une position statique en train de débiter un texte, mais systématiquement inscrits dans l’action. Du coup, le texte devient fluide et on n’a pas l’impression d’être dans une reconstitution. »

Changement radical de registre, en 2011, avec Forces spéciales où il campe un membre des forces spéciales chargé de sauver une journaliste en péril. « Une aventure humaine éprouvante aussi bien physiquement que mentalement », se souvient-il. En 2013, il est aussi à l’aise dans la comédie romantique La Stratégie de la poussette que dans la satire politique Quai d’Orsay qui lui permet, pour l’occasion, de retrouver Tavernier. Passant d’un genre à l’autre, il incarne Franck Magne, flic qui ne lâche rien, dans le très sombre L’Affaire SK1, autour de l’affaire Guy Georges. L’acteur s’est passionné pour le sujet : « J’ai trouvé le scénario extrêmement riche et documenté : il m’a replongé dans ce climat de psychose qui régnait dans Paris et dont je gardais un souvenir assez précis. C’est d’abord la dimension d’enquête policière qui m’a passionné : j’ai été saisi par certains hasards et rebondissements auxquels sont confrontés les flics. D’autre part, j’ai été sensible au combat mené par le personnage de Nathalie Baye qui cherche à faire de Guy George un homme, entièrement responsable de ses actes, et non un monstre, aux yeux du jury. C’est le genre d’histoire dont on ne sort pas avec des réponses définitives et qui nous renvoie à tout ce dont l’homme est capable : aussi bien l’horreur absolue que, dans le cas de mon personnage, un sens marqué du sacrifice et de l’abnégation. »

Il enchaîne avec Une nouvelle amie (2014) de François Ozon, Dans les forêts de Sibérie (2016) de Safy Nebbou ou encore Persona Non Grata (2018) de Roschdy Zem où il affronte Nicolas Duvauchelle. En 2022, il campe Paul qui traverse la vie de Julia dans Le Tourbillon de la vie, fresque romanesque sur les hasards de l’existence signée Olivier Treiner. Deux ans plus tard, il incarne Maurice Ravel dans Boléro d’Anne Fontaine, rôle pour lequel il n’hésite pas à perdre 10 kilos pour se glisser dans la peau du personnage : « Alexandre Tharaud [le pianiste qui l’a coaché] m’avait confié que, lorsqu’il jouait du Ravel, il avait le sentiment de rentrer dans ses mains. J’aimais beaucoup l’image. J’ai essayé d’appliquer cela à mon corps. Ravel se tient toujours très droit. Il existe vingt-trois petits films muets de lui : dès qu’il sent que l’attention est posée sur lui, qu’il repère la caméra ou que quelqu’un s’approche de lui, il se raidit. » Domestique discret, mais dont l’indignation est palpable, dans La Femme la plus riche du monde (2025) de Thierry Klifa, il interprète un agent secret en mission extérieure dans Mata (2026) de Rachel Lang. Il évoque sa préparation hors normes pour les besoins du rôle : « J’ai suivi une ‘formation’ pendant trois jours et trois nuits, comme le font les agents de la DGSE, avec Eye [Haïdara], Joséphine [Japy] et Franck [Morand]. Au bout de trois jours, on adopte une certaine disposition d’esprit et on devient paranoïaque ! Plus j’avance dans mon métier, moins je crois à la psychologie des personnages, et plus je crois à leur action, à leur travail, à leur comportement. C’est une manière d’aborder les personnages qui me convient car on est dans la sensation de ce qu’ils vivent immédiatement. Avec Eye, Joséphine, et Franck, on a vécu une expérience à part qui nous a soudés : on n’avait plus besoin de prouver qu’on était agents de la DGSE, on en était convaincus ! À tel point que j’étais sûr qu’ils allaient m’engager ! »

Portrait d’Alex Lutz

Publiée le 26 March 2026
Portrait d’Alex Lutz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alex Lutz s’est rendu au contact des étudiants au sein de l’école ESIS au campus de Paris.

Originaire de Strasbourg, Alex Lutz envisage d’abord le dessin, mais se réfugie rapidement dans le jeu et l’humour – lui qui, enfant, est un peu complexé et guère sportif. « Pour ne pas subir les sarcasmes, j’ai vite compris la force de l’humour », confie-t-il. « De toute façon, les choses négatives qu’on vit dans l’enfance sont fondatrices. Par exemple, j’adorais les mauvais profs. Plus ils étaient bêtes et ennuyeux, plus je les imitais. » Un don qu’il va mettre rapidement à profit sur scène. « À 15 ans, j’ai découvert le théâtre. Et le théâtre a été la mise en relief des petites histoires que je racontais en dessinant. »

Très vite, à 17 ans, il est engagé par des compagnies de théâtre et touche ses premiers cachets, avant de créer sa propre compagnie pour laquelle il écrit et met en scène ses spectacles. Il fréquente aussi plusieurs acteurs et comiques, comme Pierre Palmade et Sylvie Joly. Dès 2004, il décroche des seconds rôles dans des téléfilms et des séries, de Scènes de ménage (2009) à SODA (2011-2014). Mais c’est avec la série de sketchs Catherine et Liliane, où il interprète une secrétaire qui n’a pas la langue dans sa poche aux côtés de Bruno Sanches, qu’il s’impose auprès du grand public. « On est tombé sur deux femmes qui avaient typiquement le même rapport de domination et de suiveuse que nous », se souvient-il. « Nous avons suivi ces deux personnes à 10 mètres derrière et on a commencé à les imiter. » Alex Lutz retrouve alors son plaisir enfantin de se grimer et de se transformer. « Tous les acteurs rêvent de jouer une femme. Il suffit pour cela d’avoir la silhouette et la capacité vocale adéquate. Qui mieux qu’une femme peut offrir une telle palette de sentiments ? Cela n’a-t-il d’ailleurs pas donné lieu à un film superbe, Tootsie ? »

Remarqué pour la plasticité de son jeu et son vaste registre, Alex Lutz fait ensuite ses débuts au cinéma, avec, notamment, le personnage de Von Zimmel dans OSS 117 : Rio ne répond plus (2009) de Michel Hazanavicius. « C’est grâce à Jean Dujardin », poursuit-il. « Il m’avait vu dans un sketch à la télé et m’a appelé pour OSS. » Il enchaîne avec plusieurs comédies comme Il reste du jambon ? (2010), Hollywoo (2011) et Sous les jupes des filles (2014). En 2015, il passe à la réalisation avec Le Talent de mes amis, où il joue lui-même aux côtés d’Audrey Lamy et Bruno Sanches. « Avec Le Talent de mes amis, je ne voulais pas faire une pure comédie, mais teinter la comédie de mélancolie. On en a tous, des moments de crise existentielle comme ça. Pour ce film, tout est parti d’un des sketches… Un sketch né de ce qui nous arrive souvent dans la vie et qui nous amuse : cette jalousie qui naît quand les deux autres font un truc de leur côté », précise-t-il.

S’il continue à jouer dans les films des autres, des Visiteurs La Révolution (2016) à Knock (2017) aux côtés d’Omar Sy, il signe son deuxième long métrage avec Guy (2018), faux documentaire épatant autour d’un chanteur de variétés qui a triomphé dans les années 1960 et 1970. « Dans ma tête, j’avais envie d’une histoire libre, un faux documentaire, cela autorise plein de choses, dont une chronologie éclatée », raconte-t-il. « C’est un mode de récit qui me plaisait. Dans un deuxième temps, j’ai créé ce personnage de bout en bout, comme on attaque un roman. J’avais une idée de la structure, je me suis laissé porter. Sur ce mode, j’ai raconté une histoire : un journaliste qui va à la rencontre de son père Guy, une vedette populaire, dont il est le fils illégitime. » 

Variant les genres dans son travail de comédien, il campe aussi bien un PDG abject dans la série Dérapages qu’un tennisman vieillissant dans 5ème set (2021), et se produit même devant la caméra de Gaspar Noé, cinéaste audacieux et singulier, dans Vortex (2021). Il détaille : « Gaspar Noé avait beaucoup aimé mon film Guy et il savait que j’y avais fait la part belle à l’improvisation. Il avait écrit quinze pages, mais pas de dialogues. Cela laisse une grande place à l’imagination et à la collaboration. J’ai dit oui tout de suite. Je l’aurais suivi au bout du monde, parce que c’est un cinéaste intéressant. »

En 2023, il signe Une nuit, autour d’une brève rencontre entre deux êtres attirés l’un par l’autre en plein Paris. Plébiscité par la critique et présenté au festival de Cannes, le film est porté par l’interprétation exceptionnelle de Karin Viard. Il revient sur la genèse du projet : « J’ai été témoin d’une dispute banale dans le métro… Leur engueulade était pleine de charme, d’arguments assez truculents. Je me suis dit “tiens, ils ont l’air de bien se plaire en même temps. Je les ai imaginés faire l’amour maladroitement dans un photomaton… Et s’ils ne se quittaient plus de toute la nuit ?” »  Après avoir joué un commissaire-priseur intraitable dans Le Tableau volé (2024) de Pascal Bonitzer et incarné Pierre Bergé dans la série Becoming Karl Lagerfeld, il transpose le roman de Nicolas Mathieu pour son quatrième long métrage, Connemara en 2025. Il évoque ce qui l’a inspiré dans l’écriture du romancier : « Son incroyable acuité, sa manière de décrire comment le grand corps social infuse la vie de ses personnages, dans leurs attitudes, leurs gestes… De plus, il parle de la France, d’une certaine France, sans que ce soit un texte politique : il trace une subtile cartographie sociologique, mais aussi sensorielle, des êtres, sans une once de pédagogie de comptoir. » Véritable bourreau de travail, Alex Lutz sera  prochainement à l’affiche de Camembert et du Sens de la vie.

Portrait de Anamaria Vartolomei

Publiée le 6 March 2026
Portrait de Anamaria Vartolomei

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anamaria Vartolomei s’est rendu au contact des étudiants au sein de l’école ESIS au campus de Paris.

Si elle affiche aujourd’hui, à seulement 26 ans, une carrière étincelante et qu’elle a le charisme d’une star, Anamaria Vartolomei ne se destinait pas, loin s’en faut, à devenir actrice. Née en Roumanie, elle débarque en France à l’âge de 6 ans et s’installe à Pantin sans connaître un mot de français. Après avoir découvert le théâtre à l’école, elle passe le casting de My Little Princess (2011) d’Eva Ionesco et décroche son premier rôle, parmi 500 candidates, aux côtés d’Isabelle Huppert ! En se retrouvant soudain plongée dans un milieu qu’elle ne connaît pas, elle prend conscience que sa culture cinématographique est assez limitée : « Quand j’ai commencé, j’avais 10 ans, et personne ne faisait de cinéma autour de moi », dit-elle. « J’ai découvert ce milieu au fur et à mesure des tournages, des rencontres, et je souffrais, au départ, d’un manque de culture. J’allais au cinéma avec mes parents, mais nous allions voir ce qui sortait en salles, pas des vieux films, et eux étaient plutôt branchés cinéma roumain. Je me suis donc forgé ma culture seule, notamment à travers des rétrospectives. Finalement, ne pas venir de ce milieu a été une force, car cela a développé ma curiosité. »  

La jeune actrice intègre ensuite le cours Florent, puis l’école d’art dramatique Les Enfants Terribles. Mais les cours ne la passionnent pas et elle préfère se confronter à l’expérience concrète du tournage. Elle enchaîne alors les petits rôles sous la direction de Riad Sattouf (Jacky au royaume des filles, 2014), Frédéric Beigbeder (L’Idéal, 2016), ou Marc Dugain (L’Échange des princesses, 2017) avant d’être remarquée par Audrey Diwan pour L’Événement en 2021. Elle y interprète une jeune fille qui, dans les années 60, décide d’avorter pour poursuivre ses études. « C’est un film nécessaire qui ose regarder droit dans les yeux l’avortement clandestin », confie Anamaria. « J’ai ressenti une énorme colère face à l’histoire d’Anne [la protagoniste] que vivent encore aujourd’hui de nombreuses jeunes filles dans certains pays et États où l’avortement est interdit. » Pour plusieurs scènes délicates – et en particulier celle de l’avortement –, l’actrice et la réalisatrice ont noué une étroite collaboration. « Durant le confinement, Audrey m’appelait chaque jour pour me conseiller des livres et des films. Puis on a peaufiné mon personnage sur le plateau, c’était une chorégraphie à trouver. » Le film décroche le Lion d’or à la Mostra de Venise et la jeune actrice le César de la révélation féminine. 

Après L’Événement, Anamaria Vartolomei refuse plusieurs propositions qui ressemblent étrangement au rôle d’Anne dans le film d’Audrey Diwan. Car ce qui l’intéresse, justement, c’est de changer de registre. Ce qu’elle fait avec L’Empire (2023) de Bruno Dumont, à mi-chemin entre science-fiction décalée et réalisme social, où elle interprète une extraterrestre ! « J’ai refusé beaucoup de projets après L’Événement car je voulais prendre mon temps et je trouvais qu’on me proposait trop souvent les mêmes choses. J’ai un peu l’impression qu’en France, quand on fait un drame, on ne te propose plus que cela après. C’est pareil si tu fais de la comédie. Donc je me suis retrouvé avec beaucoup de scénarios évoquant le sujet de l’avortement mais j’avais envie que les gens comprennent que je voulais faire autre chose. J’ai attendu jusqu’à ce que Bruno Dumont, tel un sauveur, me propose quelque chose de vraiment spécial. » Elle reconnaît pourtant qu’elle ne connaissait rien à son cinéma : « Je n’avais jamais vu ses films et je n’ai rien compris à son scénario », dit-elle en riant. « J’y suis allée parce qu’il me faisait marrer. Il est à la fois perché et bienveillant. Le cinéma, pour lui, c’est vraiment de la création, la fabrication d’un truc complètement décalé. » 

En 2024, elle franchit encore une étape. Non seulement elle campe le rôle-titre de Maria de Jessica Palud, autour de l’actrice Maria Schneider, mais elle tourne dans Mickey 17 de Bong Joon-ho, ambitieuse production américaine. Qu’est-ce qui l’attirait chez Maria Schneider, comédienne au succès éphémère et brisée par une société patriarcale ? « Incarner une femme digne qui a marqué une époque en allant à l’encontre de ce qu’on attendait d’elle me porte car il s’agit de la lutte la plus concrète : braver les interdits et se dire ‘je mérite ma place dans la société’ telle que je suis, sans jamais trahir son identité. » Et que pouvait-elle rêver de mieux que le plateau du cinéaste coréen Bong Joon-ho pour se renouveler encore ? « Jamais je n’aurais pensé un jour travailler avec Bong Joon-ho », confie-t-elle. « Il faisait partie de cette liste de réalisateurs inaccessibles. J’avais un peu peur parce que ce n’était pas forcément mon territoire, du moins, ce n’était pas ma langue. C’est le premier tournage d’une telle envergure que j’ai fait avec un casting aussi international. Et en même temps, je me disais que si j’avais été prise, c’était pour une bonne raison. Parfois, il ne faut pas toujours essayer de comprendre le pourquoi ! » 

Elle enchaîne avec une autre production de grande ampleur, Le Comte de Monte-Cristo (2024) d’Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte où elle campe la troublante Haydée. Elle en garde un souvenir merveilleux. « C’était un tournage joyeux, enjoué, presque festif. On était tous comme des enfants, au milieu de ces décors immenses et de ces costumes d’époque. J’ai vraiment eu l’impression que Matthieu et Alexandre [de La Patellière et Delaporte] s’étaient entourés de gens qui avaient le plaisir du jeu, de la création, et qui s’amusaient sincèrement à raconter cette histoire. » Un an plus tard, elle tourne dans sa première série, Merteuil, qui imagine un prologue aux événements des Liaisons dangereuses. L’occasion de refaire équipe avec Jessica Palud. « Nous avions scellé une sorte de pacte après Maria,qui stipulait qu’on se retrouverait pour un projet encore plus fort », reprend-elle. « Or, il y avait tant à explorer avec le personnage de Merteuil ! Nous voulions conserver le côté machiavélique et froid de la marquise, mais nous tenions aussi à ce qu’elle soit vulnérable et fragile dans l’intimité. J’avais évidemment en tête l’image de Glenn Close dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears, mais sa performance était tellement parfaite que j’ai préféré ne pas revoir le film. » 

Après L’Intérêt d’Adam (2025) de Laura Wandel, où la comédienne renoue avec le naturalisme de L’Événement, elle sera à l’affiche de La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, l’une des productions les plus ambitieuses de cette année, et campera Juliette Gréco devant la caméra d’Anne Fontaine. On ne l’arrête plus… 

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